On nous tend un bulletin de vote comme on lance une balle à un chien : « Allez, participez, soyez de bons citoyens ! » Mais pendant ce temps, les partis politiques en campagne parlent de tout, sauf de ce qui nous tient éveillé·es la nuit. Logement inabordable, emplois précaires, crise climatique qui frappe à la porte, santé mentale en chute libre : tout ça devient des notes de bas de page dans un débat qui tourne en boucle autour de l’économie du passé. Les jeunes électeurs et électrices de 2026 héritent d’un monde en feu, mais les candidat·es préfèrent parler de croissance du PIB et de baisses d’impôts pour les baby-boomers propriétaires. Le décalage est obscène.
Parlons franchement : quand t’as 23 ans, que tu vis en coloc pourrie parce que les logements décents coûtent la moitié de ton salaire de caissier·ère, et que ton anxiété climatique est diagnostiquée mais pas traitée faute d’accès en psychologie, les promesses électorales sonnent comme une mauvaise blague. Les témoignages affluent sur les réseaux sociaux : des étudiant·es qui travaillent deux jobs pour payer leur loyer, des jeunes qui renoncent à avoir des enfants parce que l’avenir leur paraît trop sombre, des militant·es épuisé·es de crier dans le vide. « On nous demande de choisir entre des partis qui ne parlent même pas notre langue », me confie Maïka, 26 ans, organisatrice communautaire à Montréal. « Ils promettent des emplois dans des industries polluantes pendant qu’on supplie pour une transition juste. C’est du mépris déguisé en pragmatisme. »
La campagne électorale actuelle illustre à merveille cette schizophrénique politique : on célèbre la « participation citoyenne » des jeunes tout en ignorant systématiquement leurs revendications. Les débats télévisés passent trois minutes sur l’environnement — entre deux segments sur la fiscalité des entreprises — puis tout le monde applaudit comme si on avait accompli quelque chose. Mais dans les universités, dans les centres communautaires, dans les squats et les logements surpeuplés, la colère monte. Pas celle, spectaculaire, des émeutes, mais celle, sourde, de l’abandon. Une génération entière comprend qu’elle devra se battre pour chaque miette pendant que les générations précédentes ont bouffé le gâteau au complet.
Ce qui rend la pilule encore plus amère, c’est l’hypocrisie morale. Les mêmes politicien·nes qui déplorent le cynisme des jeunes sont ceux et celles qui sabotent toute politique audacieuse. Logement social ? « Trop cher. » Gratuité scolaire complète ? « Irréaliste. » Transition écologique rapide ? « L’économie en souffrirait. » Traduction : on préfère protéger le statu quo que de vous donner un avenir vivable. Et après, on s’étonne que les jeunes désertent les urnes ou se tournent vers des mouvements radicaux. Quand le système te dit clairement qu’il ne t’écoute pas, pourquoi continuerais-tu à jouer le jeu ?
L’urgence n’est pas seulement climatique ou sociale : elle est démocratique. Une démocratie qui refuse d’écouter celles et ceux qui héritent de ses choix est une démocratie en phase terminale. Il ne s’agit pas de « donner la parole aux jeunes » comme on leur offre un strapontin symbolique, mais de transformer radicalement les priorités politiques pour qu’elles reflètent la réalité vécue par une génération sacrifiée sur l’autel du profit à court terme. Les solutions existent : logement social massif, gratuité scolaire et des transports, New Deal vert, revenu de base pour tou·tes. Ce qui manque, c’est le courage politique. Alors oui, on ira peut-être voter. Mais qu’on ne vienne pas nous féliciter d’avoir participé à notre propre dépossession.





