Ils ont entre 14 et 25 ans, traînent sur Discord et Reddit, consomment des mèmes d’extrême droite comme on scrolle TikTok. L’extrême droite québécoise ne porte plus de bottes militaires ni ne crie dans les manifs : elle murmure à l’oreille des jeunes isolés, précarisés, en colère contre un système qui les broie. Elle leur offre un récit simple, viril, identitaire — un ennemi facile à haïr, une communauté prête à les accueillir. Pendant ce temps, nos institutions dorment, nos élus détournent le regard, et le terrain fertile de la détresse sociale devient un champ de bataille idéologique que l’extrême droite est en train de gagner.
Les méthodes de recrutement sont rodées, sophistiquées, et terriblement efficaces. Ça commence par des blagues « ironiques », des « mèmes edgy » qui normalisent la misogynie, le racisme, l’homophobie. Puis viennent les influenceurs masculinistes, les podcasteurs conspirationnistes, les groupes Telegram fermés où circulent théories du grand remplacement et appels à la violence. Les jeunes y trouvent un sens d’appartenance qu’ils ne trouvent plus ailleurs : ni à l’école surchargée, ni dans des emplois précaires, ni dans une gauche jugée moralisatrice ou déconnectée. L’extrême droite instrumentalise leur rage légitime contre la précarité, le mépris de classe, l’absence d’avenir — et la détourne vers des boucs émissaires : les immigrant·e·s, les féministes, les trans, les « wokes ».
Ce récit identitaire est une imposture politique. Il détourne l’attention des vrais rapports de force : l’exploitation capitaliste, la crise du logement orchestrée par les promoteurs immobiliers, la destruction des services publics par l’austérité néolibérale. Mais il fonctionne, parce qu’il donne un visage à la colère, une cible à la frustration. Et surtout, parce qu’il prospère dans un vide démocratique béant. Nos écoles manquent de ressources pour accompagner les jeunes en détresse, nos centres jeunesse sont débordés, nos espaces communautaires ferment faute de financement. Pendant ce temps, l’extrême droite, elle, investit massivement en ligne, recrute, organise, radicalise.
Des parents témoignent de leur impuissance face à la transformation de leur ado en militant haineux. Des intervenant·e·s jeunesse sonnent l’alarme depuis des années, sans être écouté·e·s. Des organisations antiracistes, antiféminicides, antifascistes documentent la montée de cette violence — et se font traiter d’alarmistes ou d’extrémistes par les mêmes médias qui banalisent les discours d’extrême droite sous prétexte de « liberté d’expression ». Le vrai scandale, c’est l’inaction collective. C’est qu’on laisse des gamins de 15 ans se faire endoctriner sur Internet pendant qu’on coupe dans les budgets en santé mentale et en éducation populaire.
La réponse ne peut pas être uniquement policière ou répressive : surveiller, punir, criminaliser ne fera que nourrir le sentiment de persécution et renforcer l’emprise des groupes radicaux. Ce qu’il faut, c’est une prévention sociale massive : réinvestir dans les écoles, les maisons de jeunes, les organismes communautaires; former les profs et les intervenant·e·s à déceler les signes de radicalisation; créer des espaces où les jeunes peuvent exprimer leur colère sans se faire récupérer par la haine. Et surtout, offrir une alternative politique crédible : un projet de société qui réponde vraiment à la précarité, à l’injustice, au désespoir. Parce que tant qu’on laissera le capitalisme dévorer l’avenir des jeunes, l’extrême droite aura du stock pour recruter.





