Dimanche dernier, des dizaines de milliers de personnes ont dévalé les artères de Madrid, de Barcelone, de Valence. Pas pour un spectacle, pas pour une fête : pour rappeler que le logement n’est pas une marchandise. Les pancartes scandaient « La vivienda es un derecho » — le logement est un droit — pendant que les pouvoirs publics espagnols continuent de laisser les fonds d’investissement transformer des quartiers entiers en produits financiers. Cette explosion de colère n’est pas un incident isolé : c’est le symptôme d’un système qui transforme le toit au-dessus de nos têtes en objet de spéculation, et qui broie au passage jeunes précaires, familles monoparentales, personnes migrantes et retraités à revenus fixes. L’Espagne crie. Le Québec devrait écouter.
Derrière chaque rassemblement, il y a une équation devenue insoutenable : les loyers explosent, les salaires stagnent, et les promoteurs font des profits obscènes. À Madrid, le loyer moyen a bondi de plus de 50 % en une décennie, pendant que les revenus des jeunes et des travailleurs précaires sont restés coincés dans le brouillard néolibéral. Les fonds vautours — Blackstone, Goldman Sachs et compagnie — achètent des immeubles entiers pour les vider, les rénover à la va-vite et les revendre à prix d’or, ou les transformer en locations touristiques. Ce n’est plus du logement, c’est de l’extraction de rente pure et dure. Et ceux qui manifestent ne demandent pas la charité : ils exigent que le logement redevienne ce qu’il n’aurait jamais dû cesser d’être, un droit fondamental, pas un placement boursier.
Ici, au Québec, on vit exactement la même violence. Les rénovictions chassent les locataires de longue date pour faire place à des condos inabordables. Les propriétaires spéculatifs achètent des blocs entiers avec l’argent emprunté à taux zéro pendant la pandémie, puis augmentent les loyers de 30, 40, parfois 60 %. Les gouvernements, municipal comme provincial, regardent ailleurs, préférant parler de « marché » et de « développement économique » plutôt que de justice sociale. Résultat : des milliers de personnes dorment dans des refuges, des familles entières s’entassent dans des logements insalubres, et les jeunes fuient les villes où ils sont nés parce qu’ils n’ont tout simplement plus les moyens d’y vivre. La crise n’est pas « complexe » : elle est voulue, organisée, maintenue par des choix politiques clairs qui favorisent le capital au détriment des humains.
Ce qui se joue en Espagne comme ici, c’est un affrontement de classe. D’un côté, des fonds d’investissement internationaux qui considèrent nos vies comme des lignes dans un tableur Excel. De l’autre, des gens ordinaires qui n’en peuvent plus de payer la moitié, voire les deux tiers de leur salaire pour un trois et demi mal isolé. Les manifestant·es espagnol·es rappellent ce que les technocrates veulent nous faire oublier : le logement n’est pas un bien de consommation, c’est la base de la dignité humaine. Sans toit stable, pas de projet, pas de santé mentale, pas d’avenir. Et tant que les gouvernements refuseront de limiter les hausses de loyer, d’exproprier les spéculateurs, de construire massivement du logement social et de réguler les plateformes comme Airbnb, la rue continuera de gronder.
Madrid nous montre la voie : la colère collective peut forcer le politique à bouger. Le Québec doit sortir de sa torpeur complaisante et prendre exemple sur ces mouvements de masse qui osent nommer l’ennemi — le capitalisme financiarisé — et exiger des solutions radicales. Parce que non, ce n’est pas « compliqué ». C’est une question de volonté. Soit on laisse les riches s’enrichir sur nos besoins vitaux, soit on reprend le contrôle. Soit on tolère l’intolérable, soit on déferle dans les rues comme Madrid vient de le faire. Le logement est un droit, pas un privilège. Et ce droit, il ne sera jamais négociable.





