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Compensation écologique: 310 millions pour détruire

Pendant qu’on parle d’urgence climatique dans les tribunes officielles, le gouvernement Legault vient de faire passer en catimini une modification réglementaire qui transforme nos milieux humides en monnaie d’échange. Depuis mars 2025, les promoteurs peuvent désormais compenser la destruction de tourbières, marais et marécages en versant de l’argent dans un fonds provincial plutôt que de les restaurer eux-mêmes. Le résultat? Trois cent dix millions de dollars déjà accumulés dans les coffres de l’État, pendant que les bulldozers continuent d’avaler nos derniers remparts naturels contre les inondations et la crise climatique. Ce n’est plus de la gestion environnementale, c’est une vente de feu écologique.

Le mécanisme est d’une perversité redoutable: au lieu d’obliger un promoteur immobilier ou industriel à recréer sur place un milieu humide équivalent à celui qu’il détruit, on lui permet maintenant d’acheter sa conscience écologique. Les sommes versées sont censées financer la restauration ailleurs, mais la logique même révèle l’imposture: on ne remplace pas un écosystème vivant, ancré dans son territoire depuis des millénaires, par un chèque et une promesse de compensation future. Les milieux humides filtrent l’eau, abritent des espèces en péril, stockent le carbone et protègent nos communautés des crues. Ils ne sont pas interchangeables comme des pièces dans une machine capitaliste.

Ce qui choque encore davantage, c’est le silence assourdissant qui entoure cette décision. Aucun débat public, aucune consultation citoyenne digne de ce nom, juste une modification réglementaire glissée entre deux communiqués gouvernementaux. Comme si la destruction programmée de nos écosystèmes relevait de la pure technocratie administrative plutôt que d’un choix de société fondamental. Les groupes environnementaux tirent la sonnette d’alarme depuis des mois, mais leurs voix sont noyées dans l’indifférence médiatique et politique. Pendant ce temps, chaque jour qui passe voit disparaître des hectares de zones tampons essentielles, sacrifiés sur l’autel de la croissance économique à court terme.

Cette logique de compensation monétaire incarne parfaitement la marchandisation du vivant qui gangrène nos politiques publiques. On assiste à l’émergence d’un capitalisme vert de façade où la nature devient une simple ligne comptable, où tout peut s’acheter, se vendre, se compenser. Mais l’écologie n’est pas négociable: quand une tourbière millénaire est rasée pour un stationnement de centre commercial, aucune somme d’argent ne peut ressusciter ce qui a été détruit. Les impacts se font sentir immédiatement sur les communautés riveraines, sur les espèces qui en dépendent, sur les générations futures qui hériteront d’un territoire appauvri et fragilisé face aux bouleversements climatiques.

La crise climatique ne se joue pas seulement dans les grandes conférences internationales ou les manifestations de rue. Elle se décide aussi dans l’ombre de ces modifications réglementaires apparemment techniques, qui dessinent en réalité le monde dans lequel nous vivrons demain. Chaque milieu humide détruit aujourd’hui représente une inondation future, une sécheresse amplifiée, une biodiversité appauvrie. Il est temps d’exiger un moratoire immédiat sur toute destruction de ces écosystèmes essentiels et de transformer ce fonds de compensation en véritable outil de restauration massive, géré démocratiquement avec les communautés locales et les Premières Nations. Parce que notre survie collective ne se monnaye pas.

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