Camille-Dufresne_2026-10-10_justice-en-cage

Justice en cage : l’État québécois sous pression

Imaginez la scène : des juges en toge qui attendent, des avocats qui pianotent nerveusement, des victimes venues témoigner qui fixent l’horloge. Mais personne dans le box des accusés. Pas parce que les détenus refusent de comparaître, non. Parce qu’il n’y a tout simplement plus assez d’agents correctionnels pour les escorter jusqu’à la salle d’audience. Des procès qui sautent, des remises qui s’accumulent, une machine judiciaire paralysée par l’absence de ceux qu’on paie pour tourner les clés. Bienvenue dans le Québec de 2025, où l’accès à la justice – ce droit fondamental gravé dans toutes nos chartes – devient une loterie administrative. L’État s’effondre, et c’est dans les couloirs déserts des palais de justice qu’on peut mesurer l’étendue du désastre.

Ce n’est pas un bug, c’est une feature du néolibéralisme : comprimer, couper, centraliser, puis s’étonner que tout parte en vrille. Pendant des années, on a traité les métiers de première ligne – gardiens de prison, préposés, éducateurs – comme de la main-d’œuvre corvéable, sous-payée, épuisée. On a fermé des institutions régionales, rationalisé les services, imposé des quotas impossibles. Résultat : les postes restent vacants, les burnouts s’empilent, et les services publics qui tiennent encore debout le font sur le dos de gens au bord de la rupture. Quand personne ne veut plus faire le job parce que les conditions sont inhumaines, ce n’est pas une crise de recrutement, c’est une faillite politique.

Et pendant ce temps, qui paie le prix? Les accusés, parfois détenus depuis des mois sans procès, voient leurs délais s’étirer au point de frôler l’inconstitutionnalité. Les victimes, elles, doivent revivre leur trauma à répétition, à chaque remise, à chaque report. Les témoins perdent patience, perdent confiance, finissent par ne plus se présenter. L’égalité devant la loi, ce beau principe qu’on enseigne en classe, devient un mensonge creux quand l’appareil judiciaire n’a même plus les ressources pour monter un détenu de deux étages. C’est ça, la violence systémique : invisible, administrative, mais dévastatrice pour ceux qui sont pris dans ses rouages.

On pourrait pointer du doigt les gestionnaires, les syndicats, les règles rigides. Mais creusons un peu : qui a décidé que les services publics devaient être « rentables »? Qui a imposé l’austérité comme horizon indépassable? Qui a vendu l’idée qu’un État « efficace » est un État minimal? Ce sont les mêmes qui aujourd’hui, costumes-cravates bien ajustés, se disent « préoccupés » par les « enjeux de rétention du personnel ». Préoccupés, mais pas au point de réinvestir massivement, de revaloriser les salaires, de repenser l’organisation du travail. Préoccupés, mais pas au point de remettre en question la logique qui nous a menés ici.

Il est temps de nommer les choses : un système judiciaire qui ne peut plus fonctionner faute de personnel, ce n’est pas un dysfonctionnement temporaire, c’est un symptôme d’effondrement. Et cet effondrement, il n’est pas fatal, il est choisi. Choisi par des décennies de coupes, de mépris pour les métiers essentiels, de foi aveugle dans le marché. Si on veut que la justice redevienne accessible, il faut reconstruire l’État – et ça commence par payer décemment ceux qui font tourner la machine, rouvrir les postes fermés, décentraliser les services. Sinon, préparez-vous à voir d’autres portes se verrouiller, d’autres couloirs se vider, d’autres droits devenir théoriques. La justice en cage, c’est notre cage à tous.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.