Camille_Dufresne_2026-10-10_morsures-de-chiens-etat-abandonne-les-corps

Morsures de chiens au Québec : l’État abandonne les corps

Les signalements de chiens dangereux explosent dans les grandes villes québécoises, et derrière chaque statistique se cachent des chairs déchirées, des nuits blanches, des enfants qui refusent de sortir jouer. Montréal, Québec, Laval: les équipes municipales d’intervention croulent sous les appels, les délais s’étirent, et pendant ce temps, des aîné·es barricadent leurs portes et des familles changent de trottoir par peur. Ce n’est pas une crise de «mauvais chiens» ni de «mauvais propriétaires» isolés — c’est l’effondrement prévisible d’un système qui refuse d’investir dans la prévention collective et préfère blâmer les individus quand le sang coule.

Les victimes portent des cicatrices qui ne guérissent jamais complètement. Une fillette de six ans mordue au visage développe des phobies invalidantes; un homme de 72 ans attaqué dans son propre jardin ne peut plus marcher sans angoisse. Ces traumatismes psychologiques, documentés mais invisibilisés, pèsent lourd sur les plus vulnérables: enfants, personnes âgées, personnes en situation de handicap. Pourtant, aucun programme provincial de soutien psychologique n’existe spécifiquement pour ces victimes, aucun suivi systématique, aucune reconnaissance de la violence subie. On les renvoie vers des formulaires administratifs et des assurances privées, comme si la sécurité dans l’espace public n’était qu’une affaire personnelle.

Le débat public, lui, s’enlise dans des impasses toxiques: faut-il interdire telle race, blâmer tels quartiers populaires où les pitbulls seraient soi-disant plus nombreux? Cette stigmatisation sert surtout à éviter les vraies questions. Pourquoi n’y a-t-il pas d’inspections régulières des propriétaires de chiens à risque? Pourquoi les règlements municipaux varient-ils autant d’une ville à l’autre, créant des zones grises où personne ne sait qui est responsable? Pourquoi les animaleries et les éleveurs échappent-ils à toute surveillance sérieuse sur les conditions d’élevage et la socialisation des animaux?

La réponse, comme toujours sous le néolibéralisme, c’est qu’on privatise les risques et on collectivise les dégâts. Les municipalités manquent de ressources, les inspecteurs manquent, les refuges débordent, les vétérinaires comportementalistes sont inabordables pour la plupart des gens. Pendant ce temps, on répète aux citoyen·nes de «faire attention», de «bien éduquer leur chien», de «signaler les comportements suspects» — tout en leur retirant les moyens d’agir collectivement. C’est la logique perverse de l’austérité: couper dans les services publics, puis blâmer les victimes quand le chaos s’installe.

Il faut une loi-cadre provinciale sur la possession et l’encadrement des chiens, avec des inspections obligatoires, des formations gratuites pour les propriétaires, des ressources dédiées aux victimes, et un financement massif des équipes municipales d’intervention. Il faut arrêter de traiter la sécurité publique comme une affaire de morale individuelle et reconnaître que l’espace commun appartient à tout le monde — surtout aux plus fragiles. Tant qu’on refusera d’investir dans la prévention collective, les corps continueront de payer le prix de notre lâcheté politique.

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