Une route qui s’effondre, une maternité qui ferme : deux visages du même abandon. À Chertsey, les ornières avalent les voitures ; à Thetford Mines, les femmes enceintes doivent rouler une heure de plus pour accoucher. Ce ne sont pas des « défis budgétaires » ni des « contraintes temporaires ». C’est la banalisation méthodique du désengagement de l’État, cette idéologie qui déguise la négligence en austérité responsable. Et pendant que les comptables jouent à Tetris avec nos vies, ce sont toujours les mêmes qui trinquent : les travailleuses, les mères, les communautés rurales, les corps précaires qu’on relègue aux marges du grand plan de « modernisation ».
Parce que fermer un département d’obstétrique, c’est bien plus qu’une ligne rayée dans un registre. C’est dire aux femmes : votre sécurité ne vaut pas le coût d’une garde 24/7. C’est transformer l’accouchement en parcours du combattant, ajouter du stress, de la route, du risque. C’est mesurer la solidarité non pas en droits garantis, mais en kilomètres à franchir sur des chemins défoncés. Une route qui s’effrite sous les pneus et un hôpital qui perd ses services, c’est le même message politique : vous n’êtes pas assez rentables pour qu’on investisse chez vous.
La solidarité n’est pas un slogan qu’on colle sur des affiches électorales. Elle se mesure en présence physique, en asphalte solide, en personnel soignant disponible à 3 heures du matin. Elle se vérifie dans les faits : est-ce que ton enfant peut naître en sécurité près de chez toi ? Est-ce que ta voiture survivra au trajet quotidien sans que ton amortisseur explose ? Si la réponse est non, alors la solidarité est un mensonge. Les compressions budgétaires, la centralisation des services, la logique du « faire plus avec moins » détruisent la dignité et l’égalité réelle. Elles creusent des inégalités territoriales que même les plus beaux discours ne combleront jamais.
Ce qui se joue ici, c’est la redéfinition insidieuse du rôle de l’État. On nous vend l’idée que les services publics sont des dépenses accessoires, des luxes qu’on pourra se permettre « quand les finances iront mieux ». Faux. Les services publics sont les fondations d’une société juste. Santé, éducation, infrastructures : ce ne sont pas des bonus, ce sont les piliers qui permettent à tou·te·s de vivre avec dignité, peu importe leur code postal ou leur compte en banque. Quand l’État manque à l’appel, ce n’est pas neutre : c’est un choix politique qui favorise les riches, les urbains, les mobiles, et qui sacrifie les autres sur l’autel du court terme.
Il est temps d’exiger la prévention plutôt que la gestion de crise, la présence plutôt que le désengagement, la justice territoriale plutôt que la concentration métropolitaine. Il faut refinancer massivement les infrastructures et la santé publique, décentraliser les pouvoirs réels, arrêter de gérer l’État comme une startup en faillite. La solidarité doit redevenir une obligation matérielle, inscrite dans le béton, l’asphalte et les salles d’accouchement. Sinon, on continuera de payer — avec nos corps, notre sécurité, notre dignité — le prix de l’indifférence organisée.





