Camille_Dufresne_2026-08-14_la_rentree_ou_lepicerie

Rentrée scolaire et épicerie : la honte des familles

À deux semaines de la rentrée, les organismes communautaires québécois sont en mode catastrophe. Les demandes d’aide explosent, et ce ne sont plus seulement les familles précarisées qui cognent à leur porte : des parents de classe moyenne, ceux qu’on croyait à l’abri, viennent maintenant supplier pour des souliers, des crayons, un sac d’école. La scène est insoutenable mais révélatrice. Quand une mère doit choisir entre acheter du lait ou des espadrilles à son enfant, c’est toute la société qui devrait se poser des questions. Mais non : pendant que les premiers ministres se félicitent de la « relance économique », des gamins retournent à l’école avec des chaussures trouées et des ventres vides.

Ce qu’on appelle pudiquement « la hausse du coût de la vie » est en réalité une machine à broyer les familles. Les loyers ont doublé, les salaires stagnent, l’inflation gruge le reste. Et la rentrée scolaire, ce moment qui devrait être un rite joyeux, devient un parcours d’obstacles financier humiliant. Les organismes rapportent que des parents n’osent plus demander de l’aide, tellement la honte pèse lourd. D’autres se présentent pour la première fois de leur vie, le regard fuyant, la voix tremblante. Ils travaillent à temps plein, parfois deux emplois, et ils ne parviennent toujours pas à boucler les fins de mois. Le mythe du « travaille fort et tu réussiras » s’effondre dans ces files d’attente silencieuses.

L’école, censée être le grand égalisateur social, devient plutôt le révélateur brutal des inégalités de classe. Dès la première journée, les enfants savent qui peut se payer le sac à la mode, les bonnes chaussures, la boîte à lunch garnie. Ceux qui arrivent avec le strict minimum – ou moins – portent cette marque d’infériorité sur eux. La violence symbolique est immense, et elle commence dès la cour d’école. Quand on laisse des familles dans la misère, on condamne aussi leurs enfants à vivre l’exclusion au quotidien, à intérioriser qu’ils valent moins que les autres. C’est criminel, et c’est systémique.

Pendant ce temps, les gouvernements nous vendent des budgets « équilibrés » et des baisses d’impôt pour les mieux nantis. On finance des infrastructures routières milliardaires, on subventionne des pétrolières, mais on est incapable de garantir des fournitures scolaires gratuites pour tous les enfants. L’absurdité est totale. Une société qui permet qu’un parent doive arbitrer entre nourrir sa famille ou envoyer son enfant à l’école dignement est une société en faillite morale. Le Québec est riche, prospère même, mais cette richesse est accaparée par une minorité pendant que les parents crèvent sous le poids des factures. L’inflation sociale n’est pas un phénomène naturel : c’est le produit d’un système économique qui valorise le profit avant les personnes.

Il est temps de nommer ce scandale pour ce qu’il est : une violence de classe institutionnalisée. Les organismes communautaires font un travail héroïque, mais ils ne devraient pas avoir à pallier les défaillances d’un État qui refuse de redistribuer la richesse. La solution n’est pas la charité, c’est la justice. Gratuité scolaire complète, contrôle des loyers, augmentation substantielle du salaire minimum, taxation des ultra-riches : voilà ce qu’il faut. Tant qu’on acceptera que des enfants aillent à l’école le ventre vide et les pieds mal chaussés, on restera complices d’un système qui fabrique de la pauvreté pour enrichir quelques-uns. La rentrée ne devrait jamais être un test de pauvreté. Elle devrait être un droit, pour tous, sans exception.

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