MayaLefebvre_20260728_une-nuit-d-attente-pour-rien-le-prix-humain

Attente à l’urgence à l’hôpital : le prix humain

André Bellemare, 67 ans, a passé douze heures assis sur une chaise de plastique beige dans la salle d’attente de l’urgence de l’hôpital Maisonneuve-Rosemont. Arrivé à 19h avec des douleurs abdominales persistantes, il est reparti à 7h du matin sans avoir vu de médecin, épuisé, découragé, les douleurs toujours présentes. « Je savais pas où aller d’autre », confie-t-il, la voix brisée. Sans médecin de famille depuis une décennie, André fait partie de ces centaines de milliers de Québécois qui errent dans un système de santé qui ne les accueille plus. Pour lui comme pour tant d’autres, l’urgence est devenue la seule porte d’entrée — une porte qui reste trop souvent fermée.

Sa fille, Isabelle, l’avait accompagné ce soir-là. Elle se souvient de chaque heure passée à attendre, à espérer qu’on appelle enfin son père. « On voyait bien qu’il souffrait, mais on nous répétait qu’il y avait des cas plus urgents. Je comprends ça, mais mon père aussi mérite des soins », raconte-t-elle, les yeux rougis. Autour d’eux, des dizaines de personnes dans la même situation : des personnes âgées, des travailleurs qui ont pris congé, des parents avec des enfants fiévreux. Tous attendent, dans une fatigue collective qui en dit long sur l’effondrement silencieux de notre filet social. Le coût humain de cette nuit blanche ne se mesure pas seulement en heures perdues, mais en dignité érodée.

Les infirmières de garde cette nuit-là étaient débordées, submergées par un afflux constant de patients. « On fait ce qu’on peut avec ce qu’on a, mais c’est jamais assez », confie une infirmière qui préfère garder l’anonymat. Elle explique que sans accès aux soins de première ligne, les gens arrivent à l’urgence avec des problèmes qui auraient pu être réglés bien avant. « On devient le filet de sécurité d’un système qui n’a plus de mailles », dit-elle. Cette réalité, André la connaît bien : ses douleurs abdominales durent depuis des semaines, mais sans médecin de famille, il a repoussé, espéré que ça passe, jusqu’à ce que la douleur devienne insupportable. L’urgence n’était pas son premier choix, c’était son dernier recours.

Ce parcours chaotique révèle des inégalités profondes dans l’accès aux soins. André, retraité modeste, n’a pas les moyens de consulter en clinique privée. Il n’a pas de réseau pour l’aider à naviguer dans les dédales du système. Comme lui, des milliers de personnes âgées, de travailleurs précaires, de familles isolées se retrouvent face à un mur. « Quand t’as de l’argent, tu vas dans une clinique. Quand t’as des contacts, tu te fais pistonner. Mais nous autres, on attend », résume-t-il avec amertume. Cette errance médicale n’est pas qu’une question d’organisation : c’est un miroir tendu à notre société, qui montre à quel point nous avons abandonné ceux qui en ont le plus besoin.

Après cette nuit d’attente, André est rentré chez lui sans réponse, sans soulagement. Il ne sait toujours pas ce qui cause ses douleurs. Il sait seulement qu’il devra recommencer, retourner à l’urgence ou tenter sa chance ailleurs, dans une quête sans fin de soins qu’on lui doit pourtant. Cette histoire n’est pas isolée, elle est celle de milliers de personnes qui tombent entre les mailles d’un système à bout de souffle. Elle pose une question essentielle : sommes-nous encore capables, collectivement, de soigner nos proches avec dignité? Tant que des André devront passer des nuits blanches pour rien, la réponse restera douloureusement incertaine.

PARTAGER CET ARTICLE

COMMENT NOUS SUPPORTER ?

Abonnez-vous à notre Patreon.