Il y a quelque chose de profondément ironique dans le spectacle de ces tours de logements à Brossard, figées dans les limbes administratives alors qu’autour d’elles, le Réseau express métropolitain déploie ses rails comme une promesse de modernité. Le projet Solar Uniquartier, qui devait incarner ce rêve d’urbanisme contemporain — densité, transit collectif, mixité —, se trouve aujourd’hui otage d’un différend entre promoteurs et ville. Pendant ce temps, des milliers de personnes cherchent désespérément un toit. Cette paralysie n’est pas qu’un détail technique : elle révèle l’architecture morale de nos priorités collectives.
Quand le privé rencontre le public dans l’aménagement du territoire, nous aimons croire que l’intérêt général l’emportera. Pourtant, ce que nous observons à Brossard, c’est la collision entre deux logiques irréconciliables : celle de la rentabilité immobilière et celle du besoin urgent de logements abordables. Le promoteur Devimco invoque des contraintes financières pour expliquer pourquoi ses tours, déjà construites, demeurent vides. La Ville exige le respect des engagements initiaux. Entre ces deux positions, une question morale demeure en suspension : qui peut se permettre d’attendre?
Car l’attente est un privilège de classe. Les propriétaires peuvent différer, négocier, plaider. Les locataires, eux, subissent l’urgence immédiate : le loyer qui augmente, l’éviction, la précarité. Dans cette géométrie de béton et d’acier qui borde le REM, se dessine une fracture plus profonde encore : celle entre ceux pour qui le logement est un actif et ceux pour qui il est une nécessité vitale. L’urbanisme moderne promet l’inclusion, mais ses mécanismes de réalisation excluent systématiquement les plus vulnérables.
Le REM lui-même, infrastructure publique majeure, devient paradoxalement vecteur de spéculation. Pensé pour démocratiser l’accès au territoire, il catalyse une augmentation de la valeur foncière qui rend le logement encore plus inaccessible. C’est le paradoxe de notre époque : chaque avancée collective peut être captée par la logique du marché. Ainsi, le transport en commun qui devrait rapprocher devient instrument d’éloignement pour ceux que les prix chassent toujours plus loin. Nous construisons des villes intelligentes qui produisent de l’exclusion intelligente.
Devant ces tours vides pendant que la crise s’aggrave, il faut interroger notre conception même du bien commun. L’intérêt public peut-il se résumer à faire respecter des contrats entre parties privées? Ou devons-nous repenser radicalement la gouvernance urbaine, en plaçant le droit au logement au centre de nos arbitrages? Cette impasse à Brossard n’est pas un accident administratif : c’est le symptôme d’un système où la spéculation prime sur l’habitation, où les délais juridiques importent plus que l’urgence sociale. Tant que nous n’aurons pas le courage politique de rompre avec cette logique, nos villes resteront des espaces de béton élégant habités par l’injustice.





