Trente ans après le déluge du Saguenay, le témoignage d’une survivante nous rappelle une vérité que nous préférons souvent oublier : la catastrophe ne révèle pas seulement la force de la nature, elle dévoile surtout la faiblesse de nos choix collectifs. Quand les eaux montent, ce ne sont pas les discours sur la résilience qui sauvent des vies, mais bien les décisions prises en amont — celles qui concernent les infrastructures, les systèmes d’alerte, l’aménagement du territoire. Or, ces décisions-là, trop souvent, sont reportées, minimisées, sacrifiées sur l’autel de la rentabilité à court terme. La mémoire des survivants, elle, ne connaît pas ces calculs comptables : elle garde intacte la trace de ce qui aurait pu être évité.
Il y a dans notre façon de gérer les catastrophes une logique perverse qui mérite d’être nommée. On célèbre la solidarité après coup, on applaudit les gestes de générosité, on mobilise l’émotion collective comme si elle suffisait à réparer l’irréparable. Mais cette solidarité, aussi noble soit-elle, ne peut être un substitut à la responsabilité publique. La charité ne remplace pas la justice institutionnelle. Distribuer des couvertures et des dons, c’est bien ; construire des digues, moderniser les barrages, anticiper les risques climatiques, c’est gouverner. Entre les deux, il y a toute la distance qui sépare la réaction émotive de la décision politique.
Ce que le déluge du Saguenay nous enseigne, c’est que la véritable éthique publique consiste à protéger les vies avant qu’elles ne soient menacées, pas à célébrer leur courage après qu’elles ont survécu. Pourquoi faut-il toujours attendre la catastrophe pour investir dans la prévention ? Pourquoi les budgets alloués à la sécurité civile sont-ils systématiquement considérés comme des dépenses plutôt que comme des investissements ? Ces questions ne sont pas techniques, elles sont morales. Elles interrogent nos priorités : préférons-nous payer pour protéger ou pour reconstruire ? Choisissons-nous la vie ou la gestion de la mort ?
La dignité des survivants, celle dont témoignent ceux qui n’ont rien oublié trente ans plus tard, n’est pas une simple émotion à consigner dans les commémorations. Elle constitue une exigence politique. Elle nous rappelle que derrière chaque statistique, chaque rapport d’expert, chaque budget reporté, il y a des existences réelles, des familles, des communautés entières dont la sécurité dépend de nos choix collectifs. Respecter cette dignité, c’est refuser la fatalité, c’est rejeter l’idée que certaines vies peuvent être considérées comme des pertes acceptables au nom de l’équilibre budgétaire. C’est exiger que la prévention devienne une priorité absolue, et non un luxe dont on se dispense.
Gouverner, au fond, c’est d’abord choisir qui l’on protège. C’est décider de la valeur qu’on accorde à la vie humaine face aux impératifs économiques. Trente ans après le déluge, alors que les changements climatiques multiplient les risques et amplifient les menaces, cette question n’a jamais été aussi urgente. La mémoire des survivants nous oblige : elle nous interdit l’oubli, mais surtout, elle nous interdit l’inaction. Car si l’appel de la vie est plus fort que la mort, encore faut-il que nos institutions y répondent avec la même force, la même détermination. C’est cela, la responsabilité des vivants envers ceux qui survivent — et envers ceux qui, demain, ne devraient plus avoir à survivre.





