Trente ans après que 280 millimètres de pluie aient déferlé sur le Saguenay en moins de deux jours, arrachant ponts, maisons et dix vies humaines, Diane Gaudreault se souvient. Elle se souvient de l’eau qui montait, des barricades policières qui l’empêchaient de fuir, de la solidarité viscérale entre voisins quand l’État brillait par son absence. Son témoignage n’est pas qu’un hommage aux disparus : c’est une mise en garde incandescente. Parce que qualifier cette catastrophe de « naturelle », c’est mentir. C’était déjà en 1996 le fruit d’infrastructures défaillantes, d’aménagements irresponsables et d’un système qui abandonne les plus vulnérables au seuil de leur porte. Aujourd’hui, avec la crise climatique qui multiplie les événements extrêmes, cette vérité devient insoutenable.
Le déluge du Saguenay a frappé d’abord les quartiers ouvriers, les locataires sans assurance, les aînés isolés dans des logements au sous-sol. Diane elle-même a vu ses voisins perdre tout ce qu’ils possédaient en quelques heures, pendant que les autorités tardaient à déployer secours et relogement. Cette réalité n’a pas changé : partout au Québec, ce sont encore les ménages modestes, les travailleuses précaires, les familles racisées qui habitent les zones inondables, les îlots de chaleur, les secteurs mal desservis. La justice climatique n’est pas une métaphore : c’est une question de code postal, de revenu et de pouvoir. Quand on laisse le marché décider qui vit où, on condamne d’avance celles et ceux qui n’ont pas les moyens de fuir.
On célèbre souvent la résilience des communautés sinistrées, leur entraide spontanée, leur courage face à l’adversité. C’est vrai : au Saguenay, ce sont les voisins qui ont sauvé des vies, pas les hélicoptères. Mais romantiser cette solidarité, c’est absoudre l’État de son échec. La protection civile ne peut pas reposer sur le bénévolat et la débrouillardise. Les citoyens ont le droit d’être protégés avant la catastrophe, pas seulement secourus après. Cela exige des investissements massifs dans les digues, les réseaux pluviaux, les zones tampons, les systèmes d’alerte précoce et le logement social hors des zones à risque. L’entraide populaire sauve, oui. Mais elle ne devrait jamais avoir à compenser l’abandon structurel.
Trente ans plus tard, les gouvernements successifs ont échoué à tirer les leçons du déluge. Les cartes de zones inondables sont mal appliquées, les municipalités manquent de ressources, les promoteurs immobiliers continuent de construire en plaine alluviale. Pendant ce temps, la fréquence des pluies torrentielles augmente, les rivières débordent chaque printemps, et les assureurs privés se désengagent. L’adaptation climatique ne peut plus être un vœu pieux inscrit dans des plans quinquennaux. Elle doit devenir une priorité budgétaire, un chantier politique de premier ordre, financé par ceux qui ont profité de décennies d’extractivisme et de spéculation foncière. C’est une question de redistribution : du pouvoir, de l’argent, de la sécurité.
Le témoignage de Diane Gaudreault nous rappelle que derrière chaque crue, chaque canicule, chaque feu de forêt, il y a des vies humaines broyées par un système qui refuse d’agir. Commémorer le déluge, c’est bien. Mais tant qu’on ne s’attaquera pas aux causes profondes — l’injustice sociale, la folie immobilière, le désinvestissement public, la crise climatique —, on continuera de noyer les mêmes. L’appel de la vie est plus fort que la mort, dit Diane. Encore faut-il lui donner les moyens de se faire entendre. Encore faut-il choisir la prévention plutôt que l’indifférence. Encore faut-il traiter le climat pour ce qu’il est : une question de dignité, de justice et de survie collective.





