Christine Fréchette vient d’annoncer une prime de 10 000 $ par année pour les éducatrices en petite enfance. Sur papier, ça sonne bien : un geste de reconnaissance pour un métier essentiel, une réponse à la pénurie qui étouffe les familles. Mais regardons-y de plus près. Cette mesure, aussi généreuse soit-elle en apparence, est un pansement électoral sur une plaie béante. Elle ne touche ni aux conditions de travail écrasantes, ni au statut précaire du métier, ni à la formation insuffisante. Elle ne répond pas à la question de fond : pourquoi un travail aussi crucial pour le développement des enfants et l’équilibre des familles reste-t-il aussi peu valorisé, aussi mal rémunéré, aussi invisible?
La réponse tient en un mot : le care. Parce que ce sont des femmes qui torchent, consolent, éduquent et nourrissent nos tout-petits, on considère ce travail comme une extension naturelle de la maternité, pas comme une profession qualifiée. On applaudit les éducatrices en période électorale, on les appelle des « anges », puis on leur impose des ratios impossibles, des locaux inadéquats, des horaires brisés et un salaire qui les maintient souvent sous le seuil de la dignité économique. Une prime ponctuelle ne change rien à cette logique structurelle : tant que le soin sera perçu comme un coût et non comme un investissement collectif, le problème restera entier.
Parlons concret. Les CPE manquent de personnel parce que les conditions repoussent les nouvelles recrues et épuisent celles qui restent. Les ratios enfants-éducatrices sont trop élevés, la charge émotionnelle est immense, les salaires ne suivent pas l’inflation. Résultat : des listes d’attente interminables, des parents — surtout des mères — qui doivent jongler entre boulot précaire et absence de places en garderie, des familles monoparentales qui sombrent. Une prime de 10 000 $ aide à court terme, oui. Mais elle ne crée pas de nouvelles places, n’améliore pas les conditions, ne bâtit pas un réseau solide. Elle achète la paix sociale sans transformer le système.
Et pendant ce temps, on accuse le féminisme d’être dépassé. Fréchette elle-même a été traitée de « féministe du passé » par certains adversaires politiques. Mais le féminisme matériel, le vrai, celui qui ne se contente pas de slogans, c’est justement ça : défendre des services publics robustes, des emplois décents, des salaires équitables pour les métiers féminisés. C’est exiger que le travail de soin soit reconnu non pas par des primes symboliques, mais par des investissements structurants. Un féminisme qui ne défend pas les éducatrices, les préposées, les infirmières, les enseignantes, c’est du marketing, pas de la justice.
L’égalité réelle ne se mesure pas en chèques ponctuels, mais en transformation durable. Il faut revaloriser les salaires de base, réduire les ratios, améliorer la formation, stabiliser les postes, financer massivement le réseau public. Il faut arrêter de traiter le care comme une dépense et commencer à le voir comme le fondement d’une société juste. Sinon, on continuera de colmater les brèches avec des mesures électorales, pendant que les éducatrices brûlent et que les familles se débattent. La prime de Fréchette peut aider quelques mois. Mais sans vision, sans courage politique, ce n’est qu’un autre coup de com dans un système à bout de souffle.





