Il y a quelque chose de profondément révélateur dans cette manie qu’ont nos gouvernements de socialiser les pertes d’une économie qu’ils prétendent libérale. L’annonce récurrente de soutiens publics aux infrastructures pétrolières — qu’il s’agisse d’oléoducs ou de projets extractifs — ne relève plus de l’accident politique, mais bien du symptôme. Ce réflexe, qui consiste à mobiliser l’argent collectif pour sauver des modèles d’affaires condamnés par l’histoire, trahit une faillite morale autant qu’économique. Nous assistons, impuissants, à la perpétuation d’un schéma où le bien commun devient l’ultime filet de sécurité des intérêts privés installés.
Le langage employé pour justifier ces choix mérite qu’on s’y attarde. On nous parle de « réalisme économique », de « sécurité énergétique », de « transition ordonnée ». Ces formules convenues, polies jusqu’à l’insignifiance, servent d’écran à une réalité plus crue : l’État accepte de porter le risque que le marché refuse désormais d’assumer. Les banques se retirent, les investisseurs privés calculent leurs pertes potentielles, mais l’appareil public, lui, continue d’avancer, armé de cette rhétorique du pragmatisme qui ne sert qu’à masquer l’absence de courage politique.
Cette contradiction devient insoutenable à l’heure de la crise climatique. Comment proclamer l’urgence écologique tout en finançant les infrastructures du passé? Comment parler de responsabilité intergénérationnelle en hypothéquant les finances publiques pour des actifs qui perdront leur valeur dans deux décennies? Le paradoxe n’embarrasse plus personne, tant il est devenu la norme. Nous vivons dans cette étrange époque où les discours et les actes ne se rencontrent jamais, où la dissonance cognitive collective a remplacé la cohérence comme principe de gouvernement.
Ce qui se joue ici dépasse la simple question énergétique. C’est notre rapport même au bien commun qui vacille. L’argent public, censé incarner la volonté collective et servir l’intérêt général, devient l’instrument d’une conservation des privilèges. Les profits, eux, restent privés — on ne nationalise jamais les bénéfices, seulement les échecs. Cette asymétrie fondamentale mine la légitimité démocratique et nourrit, avec raison, le sentiment d’une capture de l’État par des intérêts particuliers. Le cynisme politique se nourrit précisément de ces décisions où la rationalité affichée masque mal la soumission aux lobbies.
Il faudrait peut-être cesser de feindre l’étonnement devant la désaffection citoyenne envers les institutions. Quand l’action publique devient prévisible dans sa complaisance envers les pouvoirs établis, quand le sens même de la gouvernance se réduit à perpétuer l’existant plutôt qu’à imaginer l’avenir, pourquoi s’investirait-on encore dans le politique? Le projet d’oléoduc n’est pas qu’une erreur stratégique ou un mauvais calcul budgétaire. C’est le signe d’une démocratie qui a renoncé à se définir autrement que par la gestion des héritages, incapable de tracer une ligne entre ce qui mérite d’être sauvé et ce qui doit être abandonné pour que quelque chose de neuf puisse enfin advenir.





