Dans plusieurs écoles du Québec, des enfants se voient refuser l’accès aux fournitures scolaires de base dès la rentrée parce que leurs parents traînent un solde impayé de l’année précédente. Pas de cahier, pas de crayon, pas de colle : la logique comptable s’impose avant même que l’enseignant ait eu le temps de prononcer le mot « bienvenue ». Cette pratique, qui transforme l’école publique en agence de recouvrement, touche d’abord les familles monoparentales, les travailleurs pauvres et les ménages racisés, ceux-là mêmes pour qui chaque dollar compte. On punit l’enfant pour la précarité de ses parents, et on appelle ça de la gestion responsable.
Derrière cette violence administrative se cache une réalité plus large : le désengagement systématique de l’État envers l’éducation publique. Les commissions scolaires et les directions d’établissement, étouffées par les coupes budgétaires successives, se retrouvent à gérer la pénurie en adoptant des méthodes d’entreprise privée. Le remboursement des frais devient prioritaire sur l’accueil, l’inclusion, l’accompagnement. L’école, censée être un bien commun, s’est muée en machine à facturer, où chaque sortie, chaque activité, chaque fourniture génère une dette potentielle. Et quand vient le temps de payer, ce sont toujours les mêmes qui restent à la porte.
Les témoignages récoltés sur le terrain ne mentent pas. Une mère monoparentale de Montréal-Nord raconte avoir dû choisir entre payer l’épicerie ou régler la facture scolaire de 120 $ pour que son fils reçoive ses cahiers. Un enseignant de Hochelaga confie qu’il achète lui-même des crayons pour certains élèves, « parce qu’on ne peut pas laisser un enfant de huit ans assis sans rien faire pendant qu’on attend que ses parents trouvent l’argent ». Une intervenante communautaire de Gatineau dénonce l’humiliation vécue par des familles immigrantes qui découvrent, sidérées, qu’au Québec l’école gratuite ne l’est jamais vraiment. Ces récits dessinent une même injustice : on frappe ceux qui n’ont déjà rien, et on le fait au nom de l’ordre budgétaire.
Cette logique punitive s’inscrit dans un contexte plus vaste d’explosion du coût de la vie et d’austérité chronique imposée aux services publics. Les frais de fournitures scolaires, qui peuvent dépasser 200 $ par enfant, s’ajoutent aux frais de garde, aux coûts du transport, à l’épicerie devenue inabordable. Pour des milliers de familles québécoises, septembre rime avec endettement. Pendant ce temps, on continue d’exiger que ces mêmes familles « fassent leur part », comme si la pauvreté était une question de volonté. L’exclusion scolaire commence là : dans ce refus de donner à tous les enfants les mêmes outils de départ, dans cette acceptation tacite que certains puissent être privés d’éducation pour cause de facture impayée.
Il est temps de dire les choses crûment : l’enfance ne peut jamais servir de levier de pression financière. Aucun élève ne devrait être pénalisé pour la situation économique de sa famille. La solution existe, et elle est simple : un financement public intégral des fournitures scolaires essentielles, accompagné de mécanismes automatiques d’exemption pour les familles à faible revenu. Cela exige un réinvestissement massif dans l’éducation publique, une rupture avec la logique néolibérale qui privatise tout, même l’apprentissage de nos enfants. L’école doit redevenir ce qu’elle n’aurait jamais dû cesser d’être : un lieu d’égalité réelle, où chaque enfant entre avec les mêmes chances. Tout le reste n’est que violence déguisée en gestion.





