Michael Moshe Mizrahi avait 28 ans quand une balle l’a tué dans un McDonald’s de Côte-des-Neiges. Pas une balle destinée à lui. Une balle perdue, comme on dit. Comme si une vie pouvait se perdre par accident, comme si la violence était un phénomène météorologique imprévisible. Michael était un innocent, fauché dans un fast-food un lundi matin ordinaire, pendant qu’un homme armé aurait ouvert le feu en direction de policiers. Ce n’est pas une tragédie isolée : c’est, pour plusieurs observateurs, l’aboutissement prévisible d’un système qui abandonne les gens en crise, qui sous-finance la santé mentale, qui envoie des armes là où il faudrait envoyer des travailleur·euses sociaux·ales. Et maintenant, une famille pleure, une communauté tremble, et on nous sert encore le même script : « pensées et prières ».
Le tireur, selon les informations rapportées publiquement au moment d’écrire ces lignes, était en crise. Il avait un fusil. Il aurait ouvert le feu sur des agent·es, blessé plusieurs personnes et tué un jeune homme qui n’avait rien à voir avec cette scène d’horreur. Les détails font froid dans le dos : des balles qui traversent un commerce, des civils qui se jettent au sol, des policiers qui ripostent dans un quartier densément peuplé. Mais ce qui devrait nous glacer davantage, c’est l’enchaînement : un homme en détresse mentale, laissé à lui-même, armé, explosif. Pourquoi personne n’a-t-il pu intervenir avant? Pourquoi la seule réponse disponible semblait-elle être une confrontation armée dans un espace public? Ce n’est pas seulement un dysfonctionnement : c’est, diront plusieurs critiques du système actuel, le résultat d’un modèle largement réactif, punitif et parfois mortel.
Les proches de Michael parlent d’un jeune homme aimant, travaillant et plein de vie. Sa mort les laisse dans une douleur insoutenable. Les policiers touchés vivent aussi un traumatisme réel et méritent notre solidarité. Mais reconnaître cela ne doit pas nous empêcher de poser les vraies questions : combien de Michael Mizrahi faudra-t-il encore enterrer avant qu’on investisse massivement dans la prévention? Combien de fusillades en plein jour avant qu’on admette que la police ne peut pas être la seule réponse à la détresse sociale? On pleure les victimes, on honore leur mémoire, et puis quoi? On recommence, mois après mois, jusqu’à la prochaine balle perdue?
Le boulevard Décarie, ce jour-là, est devenu une scène de guerre urbaine. Mais la vraie violence est plus sourde, plus diffuse : c’est celle des budgets amputés en santé mentale, des listes d’attente interminables, des refuges saturés, des intervenant·es épuisé·es. C’est celle d’un État qui, selon ses détracteurs, préfère investir dans des réponses sécuritaires plutôt que dans des ressources humaines de proximité. Le tireur était en crise, oui. Mais cette crise ne s’est pas matérialisée d’un coup : elle aurait pu s’inscrire dans une trajectoire de détresse plus longue. Et c’est Michael qui a payé le prix. Pas le gouvernement. Pas les décideurs responsables des orientations budgétaires. Un jeune de 28 ans qui commandait un café.
Il n’y a rien de normal à ce qu’un innocent meure dans un fast-food montréalais. Il n’y a rien d’inévitable à ce qu’une crise de santé mentale se termine en fusillade. Pour ses critiques, ce drame est le produit de choix politiques : couper dans le communautaire, criminaliser la pauvreté, privilégier des réponses coercitives et espérer que ça passe. Ça ne passe pas. Ça tue. Michael Moshe Mizrahi est mort dans un contexte où les mécanismes de prévention n’ont manifestement pas suffi. Son nom doit devenir un cri de ralliement : plus jamais. Plus d’austérité dans les services sociaux. Plus de réponses uniquement policières. Plus de balles perdues. Parce qu’aucune vie n’est perdue : elle est volée, sacrifiée, étouffée par un système qui refuse de changer.





