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Millionnaires au Canada : la classe moyenne sous pression

En 2025, le nombre de millionnaires au Canada a progressé de 7,2 %, une croissance qui place notre pays parmi les champions mondiaux de l’enrichissement privé. Selon les données de Capgemini et du Global Wealth Report, près de 500 000 ménages canadiens disposent désormais d’actifs nets supérieurs à un million de dollars, excluant la résidence principale. Cette montée spectaculaire des grandes fortunes reflète avant tout la valorisation des marchés boursiers, l’appréciation continue de l’immobilier dans certains segments et les gains du capital. Mais derrière ces chiffres flatteurs se cache une réalité plus contrastée : l’enrichissement au sommet ne se diffuse pas uniformément dans l’économie, il se concentre.

Contrairement à ce que pourrait suggérer la théorie du ruissellement, cette explosion du nombre de millionnaires coexiste avec une précarité croissante pour une large partie de la population. Les données de Statistique Canada montrent que l’endettement des ménages reste élevé, que les jeunes accèdent difficilement à la propriété, et que les travailleurs à revenus modestes subissent de plein fouet l’inflation et la hausse des taux d’intérêt. En fait, l’écart de richesse entre les 10 % les plus riches et la médiane s’est creusé de façon significative depuis 2020. Ce qu’on observe, c’est une bifurcation : ceux qui détenaient des actifs financiers et immobiliers ont vu leur patrimoine bondir, tandis que ceux qui dépendent principalement de leur salaire ont vu leur pouvoir d’achat stagner ou reculer.

Cette concentration s’explique par des mécanismes structurels bien documentés : la fiscalité avantageuse sur les gains en capital, l’héritage qui transmet le patrimoine sans redistribution significative, et la financiarisation de l’économie qui récompense disproportionnellement les détenteurs d’actifs. Au Canada, seulement 50 % des gains en capital sont imposables, ce qui crée une asymétrie entre revenus du travail et revenus du capital. Les études du Directeur parlementaire du budget confirment que les 1 % les plus riches accumulent ainsi une part croissante du patrimoine national, non par mérite individuel exceptionnel, mais par une logique systémique d’accumulation.

Pendant ce temps, les familles de la classe moyenne serrent les dents. L’accès aux services publics — santé, éducation, logement social — devient de plus en plus difficile, alors que les revenus de l’État stagnent en proportion du PIB. Le paradoxe est frappant : le pays s’enrichit globalement, mais les capacités collectives d’investissement public ne suivent pas. Les files d’attente s’allongent, les infrastructures vieillissent, et les inégalités territoriales s’accentuent. Cette contradiction n’est pas seulement économique, elle est politique : elle pose la question du contrat social et de la légitimité d’un système où la richesse s’accumule au sommet sans bénéfice tangible pour le reste de la population.

Face à ce constat, plusieurs économistes, dont ceux de l’IRIS et du Centre canadien de politiques alternatives, plaident pour une réforme fiscale en profondeur. Augmenter le taux d’inclusion des gains en capital, instaurer un impôt sur la fortune nette, renforcer la progressivité de l’impôt sur le revenu : autant de leviers qui permettraient de redistribuer une partie de cette richesse concentrée vers le financement des services publics et la réduction des inégalités. Loin d’être punitive, une telle approche viserait à rétablir un équilibre entre contribution fiscale et capacité contributive réelle. Car la vraie question n’est pas de savoir si le Canada compte plus de millionnaires, mais si cette richesse sert l’intérêt commun ou reste captive d’une minorité.

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