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Neutralité technologique : le mensonge qui coûte cher

On nous répète depuis vingt ans que la technologie est neutre, qu’elle ne fait qu’offrir des outils et que ce sont les usages qui posent problème. Ce discours, aussi séduisant soit-il par sa simplicité, masque une réalité infiniment plus troublante : la neutralité technologique est devenue l’alibi préféré des géants du numérique pour échapper à toute forme de régulation démocratique. Lorsque l’Irlande se transforme en paradis fiscal pour les plateformes et que le Canada hésite entre taxation et complaisance, nous ne sommes pas devant un débat technique sur les infrastructures numériques, mais face à un choix politique fondamental concernant la répartition du pouvoir dans nos sociétés. Derrière chaque algorithme, chaque modèle d’affaires basé sur la collecte de données, se cache une architecture de domination qui n’a rien de neutre.

La fiscalité numérique n’est pas qu’une question comptable. Elle cristallise l’incapacité des États à faire contribuer équitablement des entreprises dont la puissance économique rivalise désormais avec celle de nations entières. Google, Meta, Amazon ne se contentent pas de vendre des services : ils organisent la circulation mondiale de l’information, façonnent nos espaces publics numériques et accumulent des données qui leur confèrent un pouvoir de prédiction et d’influence sans précédent. Lorsque l’Irlande offre un taux d’imposition ridicule à ces entreprises, elle ne facilite pas simplement l’innovation – elle participe activement à l’affaiblissement de la capacité collective à réguler ces nouveaux pouvoirs privés. Le Canada, lui, oscille entre velléités régulatrices et crainte de déplaire à Washington, prisonnier d’une position géopolitique inconfortable.

Ce qui se joue ici dépasse largement la question des revenus fiscaux. Les plateformes numériques sont devenues quasi infrastructurelles : elles structurent nos communications, nos commerces, nos débats démocratiques. Pourtant, contrairement aux infrastructures traditionnelles – routes, électricité, eau – qui relèvent du bien commun et sont soumises à un contrôle démocratique, ces nouveaux monopoles privés échappent largement à toute reddition de compte. Leur pouvoir s’exerce dans l’opacité de leurs algorithmes, dans les termes de service que personne ne lit, dans l’accumulation asymétrique de données sur nos vies. Quand un État renonce à les taxer adéquatement, il renonce aussi à affirmer sa souveraineté sur ces infrastructures essentielles.

L’argument de la neutralité technologique sert précisément à dépolitiser ce qui devrait être au cœur du débat public. En présentant les plateformes comme de simples intermédiaires techniques, on évacue la question du pouvoir qu’elles exercent. Or, ce pouvoir est immense et profondément politique : capacité à moduler la visibilité des contenus, à orienter l’attention collective, à monétiser nos interactions sociales, à transformer nos comportements en données exploitables. Face à cette concentration de puissance, la régulation n’est pas une entrave à l’innovation, mais une condition de la démocratie. Taxer les plateformes, encadrer leurs pratiques, exiger la transparence de leurs algorithmes : autant de gestes qui affirment que le progrès technologique doit servir l’intérêt général, non l’accumulation privée.

Reprendre du pouvoir face aux plateformes ne signifie pas céder au fétichisme inverse, celui du refus technologique. Il s’agit plutôt de refuser que l’innovation serve d’écran de fumée à la concentration du pouvoir économique et politique. La véritable souveraineté, aujourd’hui, consiste à affirmer que les choix technologiques sont des choix de société, qu’ils doivent être débattus démocratiquement et soumis à l’intérêt commun. Entre l’Irlande qui bradé sa souveraineté fiscale, les États-Unis qui protègent leurs champions nationaux et le Canada qui cherche péniblement sa voie, se dessine le paysage d’un rapport de force où les États doivent réapprendre à exercer leur autorité légitime. Sans quoi nous continuerons à vivre dans des sociétés où le pouvoir réel appartient à ceux qui possèdent les infrastructures de notre vie collective, pendant que nous nous contentons de l’illusion démocratique.

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