Alors que le monde prétend se détourner des énergies fossiles, Ottawa vient de confirmer qu’il investira massivement dans l’expansion d’infrastructures pétrolières reliant l’Alberta à la côte Pacifique. Ce projet d’oléoduc, qui traverse des territoires autochtones et des écosystèmes fragiles, s’inscrit dans une logique mondiale de dépendance aux hydrocarbures que l’on croyait en voie d’extinction. Pourtant, de Doha à Houston en passant par Lagos, les États continuent de subventionner ce qu’ils condamnent publiquement dans les sommets climatiques. Le Canada ne fait pas exception : il perpétue un modèle extractiviste colonial tout en brandissant des objectifs carboneutres qui ressemblent de plus en plus à des slogans vides.
Cette contradiction n’est pas uniquement canadienne. Partout dans le monde, les gouvernements financent publiquement des infrastructures fossiles avec une générosité qui contraste violemment avec la timidité de leurs investissements dans les énergies renouvelables. Selon l’Agence internationale de l’énergie, les subventions aux combustibles fossiles ont atteint des sommets records en 2022, dépassant largement les engagements pris lors de la COP26. Le Canada se distingue toutefois par l’ampleur du soutien public accordé à ce secteur : des milliards de dollars pour prolonger l’agonie d’un modèle énergétique du siècle dernier, alors que les communautés autochtones réclament en vain des investissements équivalents dans l’eau potable et le logement.
Sur le plan diplomatique, cette schizophrénie est troublante. Ottawa multiplie les déclarations en faveur de la justice climatique dans les forums internationaux, tout en sabotant ses propres objectifs par des décisions qui renforcent la dépendance aux sables bitumineux albertains. Cette double politique rappelle celle de plusieurs pays du Nord global qui exigent des efforts du Sud tout en maintenant leurs propres structures d’extraction. Les militants écologistes et les organisations autochtones dénoncent depuis des années cette hypocrisie institutionnalisée, mais leurs voix peinent à percer le mur de la raison économique à court terme.
Les réactions ne se font pas attendre. Des coalitions internationales d’ONG environnementales ont déjà annoncé des campagnes de pression ciblant les institutions financières impliquées dans le projet. Au Canada même, les communautés autochtones dont les territoires sont traversés par l’oléoduc préparent des recours juridiques et des actions de résistance directe. Cette mobilisation s’inscrit dans un mouvement global où les populations du Sud, premières victimes du dérèglement climatique, exigent que les pays industrialisés cessent d’exporter leur modèle destructeur. La bataille pour cet oléoduc dépasse largement les frontières canadiennes : elle symbolise le conflit entre deux visions du monde, l’une tournée vers le passé extractiviste, l’autre vers un futur viable.
Ce qui frappe dans cette affaire, c’est la banalité avec laquelle on reproduit les schémas d’une mondialisation fossile que l’on sait condamnée. Comme si les rapports du GIEC n’existaient pas, comme si les catastrophes climatiques n’étaient que des accidents isolés, le Canada choisit de doubler la mise sur une énergie du passé. Cette décision révèle la profondeur des rapports de force Nord-Sud : tant que les économies riches pourront externaliser les coûts écologiques de leur développement, elles continueront. L’oléoduc canadien n’est pas une anomalie, c’est le symptôme d’un système mondial qui refuse encore d’affronter la réalité de ses propres limites.





