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Oléoduc public : qui paie vraiment et qui gagne ?

Lorsque le gouvernement fédéral a racheté l’oléoduc Trans Mountain en 2018 pour 4,5 milliards de dollars, la promesse était claire : il s’agissait d’un investissement temporaire visant à garantir la construction d’une infrastructure jugée stratégique pour l’économie canadienne. Aujourd’hui, avec des coûts de construction qui ont explosé à plus de 30 milliards de dollars et une récente vente à des investisseurs autochtones qui laisse le public détenir encore une part importante du risque financier, il est temps d’examiner froidement qui assume réellement les coûts de ce projet et qui en récolte les bénéfices. Les données sont sans équivoque : ce sont les contribuables canadiens qui portent le fardeau d’un actif dont la rentabilité à long terme reste incertaine dans un contexte de transition énergétique accélérée.

Le principe économique est simple mais brutal : en nationalisant temporairement cet oléoduc, Ottawa a socialisé les risques tout en garantissant que les profits futurs – s’ils se matérialisent – bénéficieront principalement aux entreprises pétrolières qui utiliseront l’infrastructure pour acheminer leur production vers les marchés asiatiques. Les compagnies privées, qui avaient initialement abandonné le projet face aux dépassements de coûts et aux obstacles réglementaires, ont ainsi évité d’assumer les pertes tout en conservant l’accès à une infrastructure subventionnée. Cette asymétrie entre risques publics et gains privés soulève des questions fondamentales sur l’allocation efficace des ressources collectives dans une économie de marché.

Du point de vue de la politique publique, le coût d’opportunité de cette décision est considérable. Les 30 milliards investis dans Trans Mountain auraient pu financer des projets d’énergie renouvelable, de transport collectif électrifié ou d’adaptation climatique dont les retombées économiques auraient été tout aussi substantielles, mais alignées avec les engagements climatiques du Canada. Des études de l’Institut Pembina et du Centre canadien de politiques alternatives démontrent que chaque dollar investi dans les énergies propres génère davantage d’emplois et de valeur ajoutée à long terme que les investissements fossiles. En choisissant de soutenir une infrastructure qui prolonge notre dépendance au pétrole, le gouvernement a essentiellement parié contre sa propre stratégie de décarbonation.

Les arguments économiques invoqués pour justifier ce financement public reposaient largement sur des projections de revenus basées sur une demande pétrolière soutenue et des prix élevés. Or, l’Agence internationale de l’énergie prévoit un déclin progressif de la demande mondiale de pétrole à partir de 2030 dans tous ses scénarios compatibles avec l’Accord de Paris. Cette trajectoire descendante crée un risque réel d’actifs échoués – des infrastructures coûteuses qui perdent leur valeur avant d’avoir amorti leur coût initial. Pendant ce temps, les véritables bénéficiaires du projet sont les grandes compagnies pétrolières qui peuvent désormais exporter leur production à moindre coût, et les investisseurs financiers qui ont acquis l’oléoduc à un moment où le gros des risques de construction a été absorbé par l’État.

Au-delà des chiffres, cette situation illustre un déséquilibre structurel dans la manière dont nous finançons les transitions économiques. Quand le secteur privé juge un projet trop risqué, la solution ne devrait pas automatiquement consister à transférer ce risque aux contribuables sans garantie proportionnelle de retour collectif. Une approche plus cohérente aurait consisté à conditionner tout soutien public à des objectifs de réduction d’émissions contraignants pour les utilisateurs de l’infrastructure, ou à réorienter ces investissements massifs vers des secteurs d’avenir. L’écart entre le rendement financier espéré pour quelques acteurs privés et l’utilité collective réelle d’un tel projet dans le contexte climatique actuel révèle les limites d’une vision économique qui privilégie le court terme au détriment de la résilience à long terme. Les Canadiens méritent une discussion honnête sur ces choix d’allocation de ressources publiques et sur les véritables gagnants de ces paris collectifs.

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