Ce mardi matin, à 6h47, le téléphone de Stéphanie Mercier a vibré avec une notification qu’elle redoutait : « Service interrompu sur le REM – Problème d’alimentation électrique ». Éducatrice en CPE à Montréal, elle habite Brossard et dépend du train léger pour amener sa fille de quatre ans à la garderie avant d’arriver à temps pour accueillir ses tout-petits. « J’ai senti mon cœur se serrer, raconte-t-elle. Mon employeur compte sur moi dès 7h30, et ma fille ne peut pas être en retard. » Comme des milliers d’usagers ce matin-là, Stéphanie s’est retrouvée prise au piège d’une infrastructure qui avait promis fluidité et fiabilité, mais qui lui imposait plutôt l’angoisse d’un quotidien dérèglé.
Dans les stations de Brossard et de Panama, la foule s’est massée devant les écrans éteints et les portes closes. Marc-Antoine, étudiant en génie à l’ÉTS, devait remettre un projet d’équipe ce matin. « On avait rendez-vous à 8h, et je suis le seul à avoir le prototype physique avec moi. Mes coéquipiers comptent sur moi. » Autour de lui, des visages fatigués, des mains qui pianotent frénétiquement sur les écrans de téléphone pour chercher un Uber, un autobus de remplacement, une solution. « On nous avait dit que le REM allait transformer nos vies, ajoute-t-il. Mais là, c’est juste du stress. » La modernité promise se bute à une réalité plus crue : celle de gens qui ont réorganisé leur existence autour d’un service qui, aujourd’hui, n’est pas au rendez-vous.
Pour plusieurs parents, la panne signifie bien plus qu’un simple retard. Isabelle Tremblay, infirmière à l’hôpital Sainte-Justine, devait récupérer son fils à la garderie avant 18h, un horaire serré qu’elle respecte grâce à la ponctualité habituelle du REM. « Quand le service est fiable, je peux respirer. Mais là, je dois demander à ma voisine de dépanner, encore une fois. Ça crée une dette invisible, une culpabilité constante. » Ces mots résonnent avec ceux de dizaines d’autres usagers : la panne technique devient charge mentale, jonglerie émotionnelle, remise en question de l’équilibre familial fragile. Ce que l’on voit rarement dans les bilans de panne, ce sont ces petits effondrements silencieux dans la vie de ceux qui dépendent du transport en commun.
Les travailleurs à horaires décalés, souvent issus de milieux précaires, sont particulièrement touchés. Leïla, préposée aux bénéficiaires dans un CHSLD de Verdun, n’a pas de voiture. « Si je rate mon quart, je perds ma journée de paie. Et avec le coût de la vie, je ne peux pas me permettre ça. » Elle témoigne d’une réalité souvent invisibilisée : pour ceux qui n’ont pas de plan B financier ou logistique, une panne de transport devient une crise. « On nous dit de faire confiance au système, mais le système nous lâche. » Son récit rappelle que la mobilité n’est pas un luxe, c’est un droit social. Et quand elle défaille, c’est toute une dignité qui vacille.
Cette panne du REM n’est pas qu’un problème technique : c’est un révélateur social. Elle expose la fragilité d’un réseau sur lequel reposent des milliers de vies, d’horaires synchronisés, de responsabilités imbriquées. Elle nous rappelle que derrière chaque interruption de service, il y a des enfants en retard, des emplois en jeu, des rendez-vous manqués, des personnes épuisées. La fiabilité d’un transport collectif n’est pas seulement une question d’ingénierie, c’est une promesse de respect envers ceux qui l’utilisent chaque jour. Et cette promesse, aujourd’hui, a été brisée. Tant que ces voix ne seront pas entendues dans les salles de décision, les pannes continueront de dérégler bien plus que des horaires : elles dérégleront des vies.





