CamilleDufresne_2026-09-03_penurie_comme_une_fatalite

Pénurie soins santé : quand l’État gère le manque

Ils appellent ça un problème de « fluidité ». Comme si nos urgences étaient des tuyaux à débloquer, comme si nos aîné·e·s étaient des données dans un tableau Excel de gestion. Cette semaine encore, des hôpitaux du Québec se retrouvent paralysés : des dizaines de patient·e·s, souvent âgé·e·s, occupent des lits d’urgence ou de soins actifs en attendant un transfert vers un CHSLD ou une maison des aîné·e·s qui n’existe tout simplement pas. Résultat : les ambulances tournent en rond, les chirurgies sont reportées, le personnel soignant craque. Ce n’est pas une crise. C’est un choix politique maquillé en catastrophe naturelle.

L’engorgement ne tombe pas du ciel. Il découle de décennies de sous-investissement dans les soins de longue durée, de promesses brisées sur les places en CHSLD, de coupes dans les services à domicile qui auraient pu maintenir des milliers de personnes chez elles dignement. Pendant que le gouvernement inaugure des infrastructures rutilantes, les ressources intermédiaires manquent de lits, de personnel, de financement. Le vieillissement de la population n’est pas une surprise : il était prévisible depuis trente ans. Mais préparer un système public robuste, ça coûte cher. Ça exige de taxer les riches, de renoncer aux baisses d’impôts, de choisir le collectif plutôt que le privé. Ça, visiblement, c’était trop demander.

Derrière les chiffres froids se cachent des vies fracassées. Des personnes âgées qui passent des semaines sur une civière dans un corridor bruyant, perdant leur autonomie, leur dignité, leur santé mentale. Des familles épuisées qui appellent chaque jour pour savoir si une place s’est libérée, coincées entre culpabilité et impuissance. Et surtout, des travailleuses et travailleurs de la santé qui enchaînent les quarts de travail en zone rouge, improvisent des soins dans des conditions inhumaines, pleurent dans les vestiaires. Le personnel infirmier quitte le réseau public en masse, et on les comprend : pourquoi rester dans un système qui les traite comme des variables d’ajustement budgétaire?

Le discours officiel parle d’« optimisation des flux », de « plans de contingence », de « corridors de services ». Ce jargon technocratique sert à dépolitiser la crise, à la faire passer pour un problème de gestion plutôt qu’un abandon idéologique. On nous présente des cibles de « performance » pendant que des êtres humains agonisent dans l’indifférence administrative. Cette rhétorique froide masque une vérité brûlante : quand un État choisit l’austérité, ce sont toujours les plus vulnérables qui paient le prix. Les lits bloqués ne sont pas un bug du système, c’est une fonctionnalité d’un État qui a renoncé à protéger.

Il existe des solutions, mais elles exigent du courage politique. Investissement massif dans les soins à domicile pour éviter les hospitalisations inutiles. Construction accélérée de places publiques en hébergement, avec des ratios de personnel décents. Salaires et conditions de travail qui retiennent le personnel qualifié. Fiscalité progressive pour financer tout ça. Refus catégorique de la privatisation rampante qui transforme nos aîné·e·s en profits. Le choix est clair : soit on construit un État-protecteur qui prend soin de tout le monde, soit on continue d’administrer la pénurie en faisant semblant que c’est inévitable. Nos hôpitaux paralysés ne nous supplient pas de mieux gérer la crise. Ils nous crient de choisir un autre système.

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