Hydro-Québec vient de rappeler au pays entier que le colonialisme n’a pas besoin de caravelles ni de soutanes pour prospérer : un délai administratif suffit. En imposant aux Innus de Pessamit un échéancier serré pour se prononcer sur le projet de ligne à 735 kilovolts Micoua-Saguenay, la société d’État reproduit la même violence structurelle qui traverse notre histoire depuis des siècles. Donner quelques semaines à une communauté pour évaluer l’impact d’une infrastructure majeure sur son territoire ancestral, c’est transformer la consultation en simulacre et le consentement en case à cocher. Ce n’est pas de l’efficacité : c’est du mépris institutionnalisé.
Le déséquilibre de pouvoir ici n’est pas subtil, il est écrasant. D’un côté, Hydro-Québec dispose de budgets colossaux, d’armées d’ingénieurs et d’avocats, d’études d’impact préparées durant des années, et du soutien tacite de l’État québécois qui la protège comme un trésor national. De l’autre, une nation innue aux ressources limitées, qui doit mobiliser ses aînés, ses jeunes, ses experts communautaires, analyser des documents techniques en français, consulter sa population, respecter ses propres protocoles décisionnels. Comment peut-on parler de partenariat quand l’une des parties dicte le rythme, impose les termes, et menace implicitement de passer outre si la réponse tarde?
Ce qui se joue à Pessamit n’est pas un incident isolé, mais un chapitre de plus dans une saga de dépossession territoriale qui remonte aux barrages de la Baie-James, à la Romaine, à Manic-Outardes. Chaque fois, le même récit : le Québec a besoin d’énergie, le développement ne peut attendre, les Premières Nations doivent comprendre l’urgence collective. Sauf que cette urgence n’est jamais celle des peuples autochtones. Elle est celle d’un État qui a bâti sa richesse sur l’hydroélectricité en inondant des territoires, en déplaçant des communautés, en noyant des sites sacrés sous des réservoirs. La transition énergétique est devenue le nouveau prétexte pour perpétuer cette logique extractiviste, en vert cette fois.
On nous vendra l’argument de l’efficacité administrative, du calendrier serré des chantiers, des coûts qui explosent si on ralentit. Mais à quel prix démocratique accepte-t-on cette précipitation? Le droit au consentement libre, préalable et éclairé des peuples autochtones n’est pas un luxe procédural, c’est un principe reconnu internationalement par la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones, que le Québec prétend respecter. Éclairé, ça veut dire avoir le temps d’analyser. Libre, ça veut dire sans coercition calendaire. Préalable, ça veut dire avant que les bulldozers ne démarrent. Rien de tout ça n’est présent dans le dossier actuel.
La transition énergétique ne sera juste que si elle rompt avec les vieux réflexes coloniaux. Construire un Québec décarboné en écrasant les droits des Innus, des Cris, des Atikamekw, c’est reproduire l’injustice sous couvert de vertu climatique. Les leaders de Pessamit ne demandent pas l’impossible : ils réclament le respect, le temps, l’écoute réelle. Si Hydro-Québec et Québec veulent vraiment incarner une modernité écologique, ils doivent commencer par décoloniser leur manière de faire des affaires. Sinon, nos barrages resteront ce qu’ils ont toujours été : des monuments à notre hypocrisie collective.





