Mark Carney s’envole lundi vers Istanbul pour le sommet de l’OTAN, ce grand-messe annuelle où l’Occident réaffirme sa cohésion militaire face aux menaces du jour. Pendant que le nouveau premier ministre canadien discutera dépenses de défense et dissuasion avec ses homologues, des milliers de familles canadiennes dormiront dans leur voiture, faute de logement abordable. Ce décalage entre les priorités diplomatiques et les urgences sociales illustre une fracture désormais béante: la sécurité, telle que pensée par nos élites, reste essentiellement militaire, rarement sociale ou climatique. Et si Istanbul symbolise la frontière géopolitique entre Est et Ouest, elle souligne aussi la distance croissante entre nos gouvernements et leurs populations.
L’OTAN exige que ses membres consacrent au minimum 2% de leur PIB à la défense — une cible que le Canada peine à atteindre et que Carney devra probablement promettre d’honorer. Mais comparons: 2% du PIB canadien représente environ 60 milliards de dollars annuels, soit bien plus que ce qu’Ottawa investit dans le logement social, les infrastructures vertes ou les services de santé mentale réunis. En France, en Allemagne, partout en Europe, les mêmes débats agitent les sociétés civiles: pourquoi financer des chars Leopard pendant que les hôpitaux manquent de lits et que les écoles tombent en ruines? La réponse officielle invoque toujours la menace russe, chinoise, ou autre. La vraie question reste: sécurité pour qui, exactement?
La Turquie, hôte de ce sommet, incarne elle-même ces contradictions. Membre de l’OTAN depuis 1952, Ankara jongle avec Moscou, achète des systèmes anti-aériens russes tout en bloquant l’adhésion suédoise pendant des mois. Erdoğan instrumentalise les réfugiés syriens comme levier diplomatique, réprime les Kurdes, mais demeure « allié stratégique » indispensable. Ce cynisme transactionnel n’est pas l’exception: il est la règle dans ces forums où la géopolitique prime sur les droits humains. Mark Carney, ancien banquier central devenu chef de gouvernement, connaît bien ces calculs froids. Mais peut-on bâtir une sécurité durable sur des alliances aussi fragiles et des partenaires aussi ambigus?
Ailleurs dans le monde, d’autres modèles émergent. Le Costa Rica a aboli son armée en 1948 et investit massivement dans l’éducation et la santé — avec des résultats enviables en termes d’espérance de vie et de stabilité sociale. Les pays nordiques équilibrent défense collective et État-providence robuste, prouvant qu’on peut être membre de l’OTAN sans sacrifier le bien-être de sa population. Même en Amérique latine, où les mouvements sociaux questionnent l’hégémonie militaire américaine, on redéfinit la sécurité autour de la souveraineté alimentaire, de la justice climatique, des droits autochtones. Ces voix du Sud global rappellent que la violence structurelle — pauvreté, exclusion, destruction environnementale — tue bien davantage que les conflits armés traditionnels.
Pendant que Carney pose pour les photos de famille devant le Bosphore, des infirmières québécoises enchaînent les doubles quarts, des sans-abri meurent de froid à Montréal, des communautés autochtones n’ont toujours pas accès à l’eau potable. Ce n’est pas un plaidoyer naïf pour le désarmement unilatéral, mais un rappel que la sécurité véritable commence chez soi: logements décents, soins accessibles, écoles fonctionnelles, climat viable. L’OTAN protège peut-être nos frontières — mais qui protège nos citoyens des violences quotidiennes du néolibéralisme? À Istanbul, Mark Carney discutera stratégie nucléaire et cyber-défense. De retour à Ottawa, il devrait peut-être se demander pourquoi tant de Canadiens ne se sentent pas en sécurité dans leur propre pays.





