L’annonce de Volkswagen de supprimer jusqu’à 50 000 emplois supplémentaires marque un tournant brutal dans l’histoire industrielle européenne. Ces coupes, qui s’ajoutent aux 35 000 postes déjà sacrifiés depuis 2023, touchent principalement les sites allemands et représentent près de 12% de la main-d’œuvre totale du groupe. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : nous assistons à la plus importante restructuration de l’industrie automobile depuis la crise de 2008-2009, mais cette fois sans récession mondiale pour la justifier. Le constructeur invoque la transition électrique, la concurrence chinoise et la nécessité de « rétablir la compétitivité », un euphémisme comptable qui masque mal une stratégie financière à court terme privilégiant les actionnaires aux travailleurs.
Cette logique de rentabilité immédiate révèle un modèle économique devenu toxique pour les salariés. Selon les données du groupe, la marge opérationnelle visée est de 6,5%, un objectif arbitraire qui impose aux employés de payer l’addition d’une transformation industrielle que l’entreprise elle-même n’a pas su anticiper. Volkswagen a tardé à investir massivement dans l’électrique, maintenu des structures de gouvernance opaques après le scandale du Dieselgate, et privilégié pendant des années les dividendes généreux. Aujourd’hui, ce sont les ouvriers de Zwickau, d’Osnabrück et d’Emden qui doivent absorber les erreurs stratégiques d’une direction qui n’a jamais eu à rendre de comptes. Une étude de l’Institut de recherche économique de Cologne montre que 73% des restructurations automobiles depuis 2015 ont conduit à une augmentation des profits sans amélioration durable de la productivité.
Ce cas n’est pas isolé : il s’inscrit dans une tendance lourde de désindustrialisation planifiée. Stellantis a annoncé 15 000 suppressions en Europe en 2025, Ford 11 000 en 2024, et les équipementiers comme Bosch ou Continental ont éliminé plus de 40 000 postes depuis trois ans. Ces restructurations en cascade déstabilisent des bassins d’emploi entiers en Allemagne, en France et en Italie, où les sous-traitants perdent leurs commandes et les commerces locaux voient leur clientèle fondre. À Wolfsburg, ville-usine de Volkswagen, chaque emploi industriel supprimé en entraîne 2,3 autres dans les services selon les estimations de IG Metall. Les compétences accumulées pendant des décennies – ingénierie mécanique, métallurgie de précision, logistique complexe – risquent de disparaître définitivement, rendant toute réindustrialisation future infiniment plus coûteuse.
Pourtant, des alternatives existent si la volonté politique s’en mêle. Le modèle de « transition juste » expérimenté en Autriche avec le constructeur MAN démontre qu’une planification concertée peut limiter les dégâts humains : réduction négociée du temps de travail, reconversion financée sur fonds publics vers les filières vertes, maintien temporaire des salaires pour les plus de 55 ans. Au lieu de licenciements secs, plusieurs États scandinaves ont imposé des périodes de préavis longues (18 à 24 mois) permettant aux salariés de se former dans des secteurs porteurs comme les batteries, l’hydrogène ou la rénovation énergétique. Une étude de l’OCDE publiée en 2025 montre que ces programmes coûtent 40% moins cher aux finances publiques que l’indemnisation du chômage de masse, tout en préservant le tissu social local. Mais ces solutions nécessitent que les États imposent des conditionnalités strictes aux entreprises qui bénéficient de subventions publiques massives.
Le cas Volkswagen est révélateur du rapport de force actuel entre capital et travail. Les syndicats allemands, pourtant puissants, n’ont obtenu que des garanties partielles jusqu’en 2029, sans blocage réel des fermetures de sites. Les politiques publiques restent timides : malgré les milliards d’euros d’aides à la transition électrique, aucun gouvernement européen n’a conditionné ces subsides au maintien des effectifs ou à des investissements dans la formation. Le Québec et le Canada, qui ont versé des centaines de millions à Volkswagen pour son usine de batteries à St. Thomas, devraient tirer les leçons de cette débâcle : sans clauses contraignantes sur l’emploi local et la durabilité des investissements, l’argent public finance la destruction d’emplois ailleurs. Il est temps que les États redeviennent des acteurs économiques stratégiques, capables d’orienter la transition industrielle autrement que par la simple distribution de chèques aux multinationales.





