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Transport adapté au Grand Montréal : l’exclusion programmée

Imaginez attendre trois heures sur un trottoir glacé, simplement pour aller à un rendez-vous médical. Imaginez manquer votre dialyse parce que le minibus promis ne s’est jamais présenté. Pour des milliers de personnes à mobilité réduite dans le Grand Montréal, ce n’est pas un scénario cauchemardesque : c’est le quotidien. Le transport adapté, ce service essentiel censé garantir l’égalité de mouvement, est en pleine déroute. Retards chroniques, annulations sans préavis, réservations impossibles : le système craque sous le poids de décennies de sous-financement et d’une logique comptable qui mesure la dignité humaine en dollars économisés. Pendant ce temps, les usagers attendent. Et attendent. Et attendent encore.

Les chiffres sont accablants, mais derrière chaque statistique se cache une vie fracturée. Les témoignages d’organismes de défense des droits comme Moelle épinière et motricité Québec ou l’AQRIPH dressent un portrait sans appel : des personnes qui abandonnent leurs emplois parce qu’elles ne peuvent plus s’y rendre à temps, des traitements médicaux reportés, des vies sociales qui s’évaporent. Le transport adapté n’est pas un luxe : c’est la condition même de la participation citoyenne. Quand il fait défaut, c’est toute une population qu’on condamne à l’isolement. Les proches aidants, eux, se retrouvent pris en otage, devant compenser les ratés d’un système défaillant au prix de leur propre santé et de leur carrière.

Cette crise n’est pas un accident : elle est le fruit d’un choix politique délibéré. Depuis des années, les gouvernements successifs — tant municipaux que provincial — ont traité le transport adapté comme une dépense superflue plutôt que comme un droit fondamental. La logique néolibérale de l’optimisation budgétaire a transformé la mobilité en marchandise, accessible seulement à ceux qui peuvent se payer le taxi ou conduire leur propre véhicule. Les appels d’offres au plus bas soumissionnaire, les compressions dans les ressources humaines, la précarisation des chauffeurs : tout concourt à fragiliser un service déjà exsangue. Et pendant que les élus promettent des « réflexions » et des « comités », les personnes handicapées restent prisonnières de leur domicile.

Ce qui se joue ici dépasse largement la question du transport. C’est l’ensemble de notre filet social qui se déchire, maille après maille. Santé, éducation, logement : partout, la même logique d’austérité sacrifie les plus vulnérables sur l’autel de la « saine gestion ». Le transport adapté n’est qu’un symptôme d’une maladie plus profonde : une société qui a intériorisé l’idée que certaines vies comptent moins que d’autres, que l’inclusion est un idéal noble mais trop coûteux pour être vraiment appliqué. Cette violence structurelle, banalisée, normalisée, porte un nom : elle s’appelle validisme. Et elle tue, à petit feu, l’espoir et la dignité de milliers de personnes.

Il est temps de nommer les responsables et d’exiger des comptes. Les gouvernements de la CAQ à Québec et des administrations municipales qui laissent pourrir la situation portent une responsabilité directe dans cette exclusion programmée. Mais nous aussi, collectivement, devons nous interroger : quelle société voulons-nous? Une société où la mobilité est un privilège réservé aux valides? Où l’égalité n’existe que sur papier? Ou une société qui reconnaît que chaque personne, peu importe ses capacités physiques, mérite de se déplacer librement, de travailler, de se soigner, d’exister pleinement? Le transport adapté n’est pas un service accessoire : c’est le baromètre de notre humanité collective. Et pour l’instant, l’aiguille pointe vers la honte.

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