Sur 35 kilomètres de rues montréalaises, 423 commerces affichent des vitrines mortes. Ce n’est pas une statistique, c’est une hémorragie. Chaque pancarte « à louer » est une blessure ouverte dans le tissu urbain, un aveu collectif qu’on a laissé nos quartiers devenir des actifs financiers plutôt que des espaces de vie. Pendant que les propriétaires spéculateurs attendent patiemment que les loyers grimpent encore, nos rues se vident de leurs libraires, de leurs cafés, de leurs épiceries de proximité — ces lieux qui tissaient autrefois le quotidien et la solidarité. La vacance commerciale n’est pas un accident de marché : c’est une stratégie d’enrichissement qui assassine nos quartiers.
Les commerçants encore debout racontent tous la même histoire. Les loyers ont explosé, portés par une frénésie spéculative qui transforme chaque coin de rue en placement boursier. Les propriétaires préfèrent laisser pourrir leurs locaux pendant des mois, voire des années, plutôt que d’accepter un loyer « trop bas » — c’est-à-dire abordable pour un petit commerce indépendant. Cette attente calculée affame nos artères commerciales, expulse les entrepreneurs locaux et remplace la diversité par le vide. Résultat : des kilomètres de façades aveugles, de poussière derrière les vitrines, de panneaux qui jaunissent sous la neige. Les résidents, eux, doivent marcher toujours plus loin pour acheter du pain ou faire réparer leurs chaussures.
Cette dévitalisation en cascade détruit bien plus que l’économie locale. Elle isole, précarise, déshumanise. Quand les commerces ferment, les emplois disparaissent, les services de proximité s’évaporent, et avec eux, les rencontres fortuites, les conversations de trottoir, les ancrages quotidiens qui fabriquent le sentiment d’appartenance. Les quartiers deviennent des corridors dormants, des non-lieux où les gens ne font que passer. Les personnes âgées, les familles, les personnes à mobilité réduite sont les premières victimes de cet exil forcé. La vie communautaire, elle, agonise en silence pendant que les promoteurs comptent leurs profits futurs.
Et que font nos élus face à cette crise ? Trop peu, trop tard, trop timidement. Les politiques publiques actuelles laissent prospérer le vide parce qu’elles refusent de toucher au sacro-saint droit de propriété. Pas de taxe dissuasive sur les locaux vacants, pas de réquisition temporaire pour des projets collectifs, pas de plafonnement des loyers commerciaux. On laisse l’attentisme spéculatif gangrener nos rues au nom d’une logique de marché qui ne sert qu’une poignée de rentiers. Pendant ce temps, les petits commerçants crèvent, les quartiers se meurent, et on nous répète qu’il faut « respecter l’économie ». Quelle économie ? Celle qui bouffe nos vies et nos communautés ?
Pourtant, des lueurs existent. À Rosemont, des citoyens s’organisent en coopératives pour racheter collectivement des locaux et les louer à prix solidaire. À Hochelaga, une coalition réclame un moratoire sur les hausses de loyer commercial et un registre public des propriétaires. Quelques arrondissements osent timidement taxer les vitrines vides, même si les montants restent dérisoires. Ces initiatives montrent qu’on peut reprendre la rue, à condition de vouloir vraiment combattre la spéculation. Il est temps d’exiger des politiques radicales : taxes punitives sur la vacance, encadrement strict des loyers commerciaux, soutien massif aux coopératives et aux projets communautaires. Nos rues ne sont pas à vendre. Elles doivent redevenir vivantes, accessibles, nôtres.





