Camille-Dufresne_2026-08-06_enferme-la-vieillesse-plutot-que-la-soigner

Vieillesse enfermée : quand l’Alzheimer remplace les soins

Une femme de 73 ans, le cerveau rongé par l’Alzheimer, passe une nuit derrière les barreaux. Pas pour un crime. Pas pour une menace. Parce que les systèmes censés la protéger ont décidé qu’elle était un problème de police plutôt qu’un problème de soin. Cette histoire, qui devrait nous révulser collectivement, expose la barbarie ordinaire d’une société qui traite ses aînées vulnérables comme des nuisances administratives. Quand coordination rime avec indifférence, quand la maladie devient motif d’incarcération, c’est notre humanité même qui se retrouve en cellule.

Les faits sont d’une violence bureaucratique hallucinante. Cette septuagénaire vivant en résidence pour personnes âgées a manifesté des comportements que sa maladie neurologique explique entièrement. Plutôt que d’activer les protocoles de santé mentale, plutôt que de mobiliser les ressources gériatriques, on a appelé la police. Et la police, formée à gérer le crime et non la démence, a fait ce qu’elle sait faire: arrêter, transporter, enfermer. Une nuit entière dans un environnement carcéral pour une personne dont le cerveau ne comprend déjà plus le monde qui l’entoure. L’absurdité devient cruauté quand elle est systémique.

Ce cas illustre l’effondrement des passerelles entre santé, services sociaux et forces de l’ordre. Les résidences pour aînés, souvent sous-financées et sous-staffées, n’ont pas les ressources pour gérer les crises. Les équipes d’intervention psychosociale sont inexistantes ou débordées. Alors on compose le 911, comme si la vulnérabilité cognitive était une urgence policière. Cette fragmentation des services transforme chaque faille administrative en trauma humain. Les personnes âgées, déjà isolées, deviennent les variables d’ajustement d’un système qui refuse d’investir dans le soin continu et coordonné.

Derrière cette histoire individuelle se cache une logique politique toxique: celle qui criminalise la détresse, qui sécurise plutôt que d’accompagner, qui traite la maladie mentale et le vieillissement comme des menaces à contrôler. Cette approche n’est pas un accident, c’est le fruit d’années de coupes budgétaires en santé mentale, de privatisation des soins aux aînés, de désengagement collectif face aux populations vulnérables. On préfère financer des cellules plutôt que des lits d’hôpital, des menottes plutôt que des mains soignantes. Le message est clair: si tu es vieille, malade et pauvre, tu déranges.

Il faut une refonte radicale de notre approche. Des équipes mobiles formées en gériatrie et santé mentale qui interviennent avant la police. Des résidences dignement financées avec ratios personnel-résidents adaptés. Des protocoles obligatoires qui protègent les personnes vulnérables de la réponse carcérale. Et surtout, une reconnaissance politique que vieillir avec dignité n’est pas un luxe, mais un droit fondamental. Tant qu’on continuera à traiter nos aînées comme des problèmes plutôt que comme des personnes, ces scandales se répéteront. La honte doit changer de camp: elle appartient aux institutions qui ont enfermé cette femme, pas à elle.

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