L’élection de Keiko Fujimori à la présidence du Pérou marque bien plus qu’un simple basculement idéologique : elle révèle l’épuisement d’un corps social qui a multiplié les présidents sans jamais voir ses problèmes résolus. Six chefs d’État en cinq ans, une inflation galopante, une violence qui ne recule pas — le pays andin a fini par voter pour ce qu’il connaît déjà : l’autoritarisme paternaliste, le « mano dura » hérité des années 90, cette promesse d’ordre qui dispense de poser les vraies questions sur la redistribution des richesses et le démantèlement des élites extractivistes.
Ce retour aux affaires de la fille d’Alberto Fujimori s’inscrit dans une vague régionale où la droite latino-américaine capitalise sur la déception des expériences progressistes. En Argentine, au Chili, en Équateur, les gouvernements de gauche ont peiné à transformer les structures économiques héritées du néolibéralisme. Les électeurs péruviens, comme leurs voisins, votent moins par conviction que par lassitude — une fatigue démocratique qui favorise les discours simples, les solutions musclées, l’illusion que la police et l’armée suffiront à ramener la stabilité.
Pourtant, l’histoire du Pérou enseigne une leçon amère : l’ordre sans justice sociale ne produit que des accalmies temporaires. Sous le premier mandat Fujimori, la corruption a prospéré pendant que les inégalités se creusaient. Les communautés andines et amazoniennes, majoritairement indigènes, ont vu leurs terres pillées par des projets miniers sans qu’aucun bénéfice ne leur revienne. Le programme de Keiko promet d’accélérer ces extractions, de faciliter les investissements étrangers — autant de gages donnés aux élites de Lima, loin des provinces où vivent ceux qui ont voté pour elle.
Comme le soulignait récemment l’ONG Oxfam Amérique latine, « les attentes des classes populaires péruviennes se heurtent à un système politique incapable de redistribuer les fruits de la croissance ». Le vote Fujimori est donc un pari dangereux : celui d’une population qui espère que la fermeté fera office de projet, que la nostalgie d’une époque où « ça allait mieux » remplacera l’absence de vision collective. Mais cette nostalgie est sélective, elle oublie les disparitions, les stérilisations forcées, la violence d’État.
Ce qui se joue à Lima dépasse le Pérou. C’est la même dynamique qu’on observe du Brésil au Salvador : des sociétés fracturées, où l’instabilité permanente finit par légitimer des figures autoritaires. Les mouvements sociaux péruviens, qui ont fait tomber trois présidents ces dernières années, devront désormais affronter un pouvoir qui ne négociera plus. Et pendant ce temps, les inégalités continueront de croître, nourries par un modèle économique que personne — ni à gauche ni à droite — n’a vraiment remis en cause. L’ordre, oui. Mais pour qui, et à quel prix ?





