Alors que le Québec s’apprête à renégocier l’un des accords énergétiques les plus emblématiques de son histoire – celui de Churchill Falls – une donnée cruciale vient brouiller les cartes : l’incertitude politique. Depuis 1969, l’entente entre Hydro-Québec et Terre-Neuve-et-Labrador a permis au Québec de profiter d’une électricité propre à un coût dérisoire. Mais en 2041, ce contrat prendra fin. Or, selon une récente sortie de la ministre québécoise de l’Environnement, une victoire du Parti québécois pourrait compromettre les négociations en cours, remettant en question bien plus que des mégawatts : la stabilité de notre transition énergétique.
Le défi n’est pas théorique. Le Québec dépend à 94 % de l’hydroélectricité pour sa production d’énergie, et les barrages comme ceux de Churchill Falls représentent plus de 15 % de ses importations énergétiques potentielles selon les projections de TransÉnergie. Dans un contexte d’électrification massive des transports et des industries, perturber une source aussi stratégique revient à poser une bombe à retardement sous l’économie verte. Empiriquement, chaque cinq TWh perdus équivalent à environ 550 000 tonnes de gaz à effet de serre supplémentaires si remplacés par du gaz naturel, selon les données de l’Institut de l’énergie Trottier.
La crise actuelle démontre comment l’énergie, un bien commun vital, se retrouve piégée dans un cycle électoral court-terme. La CAQ a tenté de sécuriser un accord avant 2026, mais sans consensus multipartite, le moindre changement de gouvernement rebat les cartes. Ce manque de continuité nuit non seulement à la crédibilité du Québec auprès de son partenaire terre-neuvien, mais engendre aussi un signal d’instabilité à l’ensemble du secteur énergétique. À l’inverse, plusieurs exemples européens montrent que des pactes énergétiques adoptés par voie parlementaire multipartisane stabilisent les investissements et réduisent les tensions fédérales ou interprovinciales sur le long terme.
Il devient urgent de dépolitiser — sans dédémocratiser — la gouvernance de l’énergie propre. Une agence de coordination énergétique publique indépendante pourrait prendre le relais de l’exécutif en matière de négociation et de planification stratégique. Comparable à ce que fait la Commission de la régulation de l’énergie en France, elle permettrait d’harmoniser les intérêts régionaux, d’assurer une vision à 20 ans et de protéger les grands projets énergétiques des aléas partisans. Cela pourrait aussi inclure des mécanismes de transparence, comme l’obligation de publier les projections de consommation et de production, pour appuyer les décisions sur des faits.
Churchill Falls, plus qu’un barrage, est devenu l’ultime test de maturité institutionnelle pour notre transition énergétique. Le Québec ne peut pas se permettre de planifier l’avenir avec la myopie des scrutins. Tant que l’on confondra leadership écologique et capital électoral, le virage vert ne sera qu’un slogan. Réconcilier les échéances politiques avec les horizons climatiques exige non seulement du courage, mais une refonte structurelle de la manière dont on gouverne l’énergie au Canada. Et si ce chantier devenait aussi incontournable que ceux dont on tire notre courant?





