Alexandre_Fortier_2026-06-19_productivite_prime_sur_la_securite

Sécurité au travail : quand la productivité prime sur la prévention

Un travailleur empalé par une tige d’acier sur un chantier montréalais : l’image choc fait les manchettes, le sauvetage spectaculaire mobilise les réseaux sociaux. Mais au-delà du drame individuel, cet accident soulève une question systémique que nous préférons souvent éviter : la sécurité au travail est-elle réellement une priorité dans nos milieux de construction, ou demeure-t-elle un idéal sacrifié sur l’autel des délais serrés et des budgets comprimés? Les données disponibles suggèrent que ce type d’incident n’est pas une simple fatalité, mais le symptôme d’un déséquilibre structurel entre pression économique et culture de prévention.

Les statistiques de la CNESST montrent que le secteur de la construction demeure l’un des plus dangereux au Québec, tant en matière de lésions professionnelles que d’accidents graves. Chaque année, des milliers de lésions professionnelles y sont reconnues, dont une part importante pourrait être évitée par une application rigoureuse des normes existantes. Le problème n’est donc pas tant l’absence de règles que leur mise en œuvre inégale : trop souvent, les inspections arrivent après coup, les amendes sont jugées insuffisamment dissuasives par plusieurs observateurs, et les incitatifs économiques peuvent favoriser ceux qui coupent les coins ronds plutôt que ceux qui investissent dans la prévention.

La pression sur les délais constitue un facteur aggravant rarement abordé dans les enquêtes post-accident. Les donneurs d’ouvrage imposent parfois des échéanciers difficiles à respecter, les sous-traitants multiplient les heures supplémentaires pour honorer les contrats, et les travailleurs eux-mêmes peuvent hésiter à signaler des situations dangereuses par crainte de ralentir le chantier ou de compromettre leur emploi. Cette dynamique crée un environnement où la sécurité devient négociable, une variable d’ajustement plutôt qu’une ligne rouge infranchissable. De nombreuses études ont par ailleurs montré qu’un chantier sécuritaire peut aussi être plus productif à long terme, avec moins d’arrêts, moins de litiges et une meilleure rétention de la main-d’œuvre qualifiée.

La responsabilité ne peut reposer uniquement sur les épaules des travailleurs ou même des contremaîtres de terrain. Elle doit remonter jusqu’aux gestionnaires de projets, aux entrepreneurs généraux et aux décideurs publics qui approuvent des appels d’offres fortement axés sur le plus bas soumissionnaire, sans toujours tenir compte de façon suffisante des capacités réelles de prévention. La CNESST dispose de pouvoirs d’inspection et de sanction, mais ses ressources demeurent limitées face à l’ampleur du territoire et du nombre de chantiers à couvrir. Une réforme en profondeur pourrait inclure des audits préventifs plus fréquents, des mécanismes renforçant la prise en compte de la sécurité dans l’octroi des contrats publics, et surtout une culture d’entreprise où signaler un danger devient un acte de professionnalisme plutôt qu’un frein à la production.

Derrière chaque accident du travail se cache une histoire personnelle bouleversée, une famille ébranlée, mais aussi une défaillance collective. Faire de la sécurité une véritable priorité signifie accepter que certains projets coûtent plus cher ou prennent plus de temps, que les marges de profit doivent parfois céder le pas à l’investissement en équipement et en formation. C’est une question de dignité humaine autant que d’efficacité économique : aucun chantier, aucun délai, aucun budget ne justifie qu’un travailleur rentre chez lui blessé ou ne rentre pas du tout. Les données existent, les solutions aussi. Reste à savoir si nous aurons collectivement la volonté politique et sociale de les mettre en œuvre avant le prochain accident évitable.

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