Quand La Havane annonce qu’elle élargit désormais la place de l’entreprise privée dans l’économie — notamment via la légalisation et l’extension des petites et moyennes entreprises privées depuis 2021 — ce n’est pas un triomphe du marché, mais pour beaucoup l’aveu d’un siège économique qui dure depuis des décennies. Plus de soixante ans d’embargo américain ont contribué à pousser l’île à modifier pièce par pièce son modèle socialiste, non par conversion idéologique affichée, mais sous la pression d’une crise économique profonde. De nombreux experts de la diaspora cubaine, chercheurs et ONG de solidarité internationale soulignent que ce virage vers davantage de mécanismes de marché s’explique en partie par les contraintes extérieures auxquelles le pays est confronté. Pendant que Washington assouplit ponctuellement certaines restrictions, l’essentiel de l’architecture des sanctions américaines demeure en place, obligeant Cuba à rechercher de nouvelles sources d’activité économique et de devises.
Ce mécanisme n’est pas propre à Cuba : pour de nombreux critiques de l’ordre économique international, il s’inscrit dans un mode opératoire récurrent du Nord global face aux États récalcitrants du Sud. Sanctions économiques, exclusion ou restriction de l’accès à certains circuits financiers internationaux, pression diplomatique, puis « ouverture conditionnelle » une fois le pays fragilisé. Les programmes d’ajustement structurel promus par le FMI et la Banque mondiale à partir des années 1980 ont souvent reposé sur une même logique : privatiser, libéraliser, déréglementer. Dans de nombreux pays, ces politiques ont été associées à une hausse des inégalités, à une fragilisation de certains services publics ou à une dépendance accrue aux capitaux étrangers, même si leurs effets ont varié selon les contextes. Cuba rejoint aujourd’hui, aux yeux de ses soutiens, une longue liste de souverainetés économiques mises sous pression par les règles de l’ordre libéral mondial.
Et pourtant, au même moment, Bernie Sanders défend aux États-Unis des formes accrues de contrôle public et de redistribution des bénéfices liés aux technologies stratégiques, notamment dans le domaine de l’intelligence artificielle. L’idée avancée dans plusieurs interventions publiques est que les gains massifs générés par l’IA, aujourd’hui largement captés par quelques multinationales technologiques, devraient bénéficier plus directement à l’ensemble de la population. C’est précisément ce que Cuba cherchait à faire avec son économie planifiée : garantir que la richesse créée profite à tous, pas seulement aux actionnaires. Mais quand Washington débat d’une intervention publique dans des secteurs stratégiques, cela relève du « pragmatisme » ; quand La Havane poursuit des objectifs similaires dans un autre contexte historique et politique, cela est souvent présenté comme une « dictature économique » à isoler.
Le parallèle est frappant : pendant que les États-Unis débattent démocratiquement de mécanismes permettant de mieux socialiser une partie des profits de l’IA, ils continuent de maintenir un régime de sanctions contre Cuba malgré les critiques répétées de la quasi-totalité des États membres de l’ONU. Cette asymétrie révèle, pour ses détracteurs, le cœur du système mondial actuel : le Nord se réserve davantage de marge pour expérimenter avec la propriété collective, les politiques industrielles ou la redistribution, tout en encourageant souvent le Sud à privatiser, à se libéraliser et à attirer les investisseurs étrangers. Les pays riches peuvent recourir à des fonds souverains, à des nationalisations stratégiques ou à des politiques protectionnistes ciblées. Les pays pauvres, eux, sont fréquemment incités à « s’ouvrir », à « réformer » et à « améliorer leur attractivité » — des formulations que certains interprètent comme un abandon progressif de leur souveraineté économique.
La question de la propriété des richesses technologiques — qui contrôle l’IA, qui en profite, comment les bénéfices sont distribués — ne peut plus être traitée comme une simple affaire interne aux grandes puissances. C’est une question de justice mondiale. Si des milliards de personnes contribuent, directement ou indirectement, aux données, aux infrastructures matérielles et aux chaînes de travail qui rendent ces technologies possibles, pourquoi seuls quelques géants technologiques en récolteraient-ils l’essentiel des fruits ? Les propositions de redistribution des gains liés à l’IA méritent d’être élargies : non pas seulement à l’échelle nationale, mais aussi à l’échelle internationale, afin que les pays du Sud participant à ces chaînes de valeur puissent bénéficier davantage des richesses produites. Sinon, Cuba risque de n’être qu’un exemple supplémentaire d’un Sud poussé vers davantage de privatisation pendant que le Nord conserve la possibilité de mobiliser l’action publique lorsque ses propres intérêts stratégiques sont en jeu — une contradiction qui continuera d’alimenter les critiques de l’ordre économique mondial actuel.





