NoemieCaron_2026-06-19_quandla-police-devient-etrangere-au-peuple

Racisme systémique police à Montréal : la défiance

Il existe un moment dans la vie d’une institution démocratique où la légitimité ne se mesure plus dans les organigrammes ni dans les communiqués officiels, mais dans l’absence même de confiance. Le Service de police de la Ville de Montréal vient de franchir ce seuil silencieux, celui où un rapport d’experts indépendants vient confirmer ce que des communautés entières dénoncent depuis longtemps : le racisme systémique n’est pas une anomalie, c’est une architecture. Quand une organisation censée incarner la sécurité collective devient une source d’inquiétude pour une partie de la population qu’elle est mandatée de protéger, ce n’est pas simplement un problème de formation ou de ressources. C’est une faille dans le contrat social lui-même.

La distance entre la démocratie formelle et l’expérience vécue par les communautés racisées ne cesse de s’élargir. On peut multiplier les déclarations d’engagement, les plans d’action et les comités consultatifs, mais la réalité demeure : pour nombre de citoyens noirs, arabes ou autochtones, croiser un policier est une épreuve potentielle, pas un réconfort. Cette rupture ne relève pas du malentendu, mais d’une asymétrie de pouvoir que les institutions refusent encore de nommer pleinement. La démocratie prétend représenter tous ses membres, mais quand certains doivent négocier leur sécurité dans leurs propres quartiers, l’égalité promise devient une fiction juridique.

Le réflexe dominant, face à ces révélations, consiste à isoler quelques individus problématiques, à parler de « pommes pourries » ou de dérapages isolés. Cette stratégie permet de préserver l’essentiel : la structure, la culture organisationnelle, les hiérarchies silencieuses qui tolèrent et reproduisent les abus. Or, ce n’est pas uniquement la conduite de quelques agents qui est en cause, c’est l’écosystème institutionnel qui rend possible, voire probable, ce type de comportement. Réduire une crise systémique à des cas individuels, c’est refuser de voir la forêt pour ne contempler que quelques arbres malades. C’est aussi maintenir l’illusion que des sanctions ponctuelles suffiront à restaurer la confiance.

L’introduction des caméras corporelles, présentée comme une avancée, révèle surtout l’ampleur du désastre. On en est rendus à devoir enregistrer chaque interaction pour espérer obtenir un semblant de vérité. Cette technologie de surveillance n’est pas une solution en soi, elle est aussi le symptôme d’une confiance profondément ébranlée. Elle traduit un aveu implicite : sans preuve vidéo, la parole d’un citoyen racisé peine souvent à peser face à celle d’un policier en uniforme. Ce déséquilibre est profondément antidémocratique, car il instaure, dans les faits, des régimes de crédibilité différents selon l’appartenance raciale ou sociale. La caméra n’est qu’un pansement numérique sur une plaie institutionnelle.

Reprendre le sens du pouvoir collectif exige d’abord de comprendre comment ce pouvoir s’exerce réellement, au-delà des façades. La transparence et la reddition de comptes ne peuvent se limiter à des exercices bureaucratiques ; elles doivent pénétrer la culture organisationnelle jusqu’à ses fondations. Il ne s’agit pas de détruire les institutions, mais de les refonder sur une éthique de service authentique, où protéger la population ne signifie pas surveiller certains de ses membres plus que d’autres. Sans cette révolution douce mais radicale, la démocratie restera une promesse non tenue pour trop de citoyens, et nos institutions continueront d’incarner non pas le bien commun, mais la perpétuation d’une domination que l’on refuse encore de nommer.

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