Une salle comble à Montréal-Nord, des visages tendus, des mains qui se lèvent avant même que la parole soit donnée. Mercredi soir, la table ronde censée « écouter » les allégations de racisme systémique au sein du SPVM ressemblait davantage à un procès public qu’à une consultation. Organismes communautaires, militants antiracistes, jeunes du quartier et familles endeuillées se sont réunis face à l’observatrice indépendante mandatée par la Ville, mais personne dans cette salle n’attendait de miracle. On connaît la chanson : tables rondes, rapports, promesses, silence. Puis un autre corps racisé au sol, menottes aux poignets ou pire encore.
Montréal-Nord porte dans ses rues la mémoire vive du profilage racial. Fredy Villanueva, abattu en 2008. Anthony Griffin, abattu par un policier en 1987. Des décennies de brutalité policière dénoncée par de nombreux groupes communautaires, d’interpellations arbitraires alléguées, de jeunes Noirs et Arabes traités comme des suspects permanents dans leur propre quartier. Les allégations actuelles — insultes racistes, usage excessif de la force, refus d’intervention équitable — ne sont pas perçues par plusieurs résidents comme des anomalies, mais comme l’expression d’un problème systémique. Ce que la communauté demande depuis toujours, ce n’est pas un énième rapport qui dormira dans un tiroir ministériel, c’est la fin de l’impunité policière et un contrôle citoyen réel sur les forces de l’ordre.
L’observatrice indépendante a beau multiplier les garanties de transparence, le scepticisme dans la salle était palpable. Indépendante de qui, exactement? Mandatée par qui? Avec quels pouvoirs contraignants? Les résidents de Montréal-Nord savent qu’on ne démantèle pas le racisme policier avec des consultations polies. Plusieurs intervenants ont rappelé que ce sont toujours les mêmes visages blancs, installés confortablement dans leurs bureaux climatisés du centre-ville, qui décident des termes du débat. Pendant ce temps, les patrouilles continuent, les interpellations aussi, et la peur reste gravée dans le quotidien de nombreuses familles racisées.
La colère exprimée lors de la rencontre était légitime, brute, nécessaire. Fatigue de répéter les mêmes témoignages, de pleurer les mêmes morts, d’attendre les mêmes changements qui ne viennent jamais. Des mères ont pris la parole pour raconter la terreur qu’elles ressentent chaque fois que leur fils sort de la maison. Des jeunes ont dénoncé les fouilles humiliantes, les insultes, le mépris institutionnel. Ce qu’ils exigent n’a rien d’utopique : une police désarmée pour les interventions psychosociales, des mécanismes de plainte gérés par la communauté, des budgets redirigés vers les services sociaux, le logement, l’éducation. Bref, moins de matraques, plus de dignité.
Le décalage entre les annonces gouvernementales et la réalité du terrain est une insulte vivante. Québec et Montréal multiplient les déclarations sur la « lutte contre le racisme », mais refusent systématiquement, selon les critiques formulées lors de la rencontre, de toucher au pouvoir policier, de couper dans les budgets répressifs, ou de donner un vrai droit de regard aux quartiers sur leur propre sécurité. Montréal-Nord ne veut plus être un laboratoire de bonnes intentions. Ce qu’il faut, c’est un transfert de pouvoir : que la surveillance policière soit renversée, que ce soit la communauté qui surveille la police, pas l’inverse. Sinon, cette table ronde ne sera qu’une autre ligne dans l’histoire trop longue des promesses trahies.





