Le Livre bleu du Parti québécois demeure l’un des textes fondateurs du nationalisme moderne québécois, une sorte de Bible laïque qui cristallise l’ambition d’un peuple à se définir lui-même. Publié en 1979, ce document programmatique portait en lui toute l’effervescence de la Révolution tranquille : l’idée que le Québec pouvait devenir maître de son destin, qu’il pouvait se doter d’institutions à son image, qu’il méritait enfin d’être reconnu comme nation. Mais quarante-sept ans plus tard, une question surgit avec une acuité troublante : quelle place ce texte accordait-il aux nations qui habitaient ce territoire bien avant l’arrivée des Européens? La réponse, malheureusement, tient en un silence éloquent.
Ce mutisme n’est pas qu’un oubli technique ou une lacune administrative. Il révèle une tension fondamentale, jamais résolue, au cœur du projet souverainiste québécois : comment peut-on revendiquer l’émancipation d’un peuple tout en ignorant les droits des peuples autochtones qui partagent le même territoire? Cette contradiction n’est pas nouvelle; elle traverse toute l’histoire du nationalisme québécois, coincé entre son statut de minorité francophone en Amérique du Nord et sa position dominante vis-à-vis des Premières Nations et des Inuits. L’ironie est cruelle : un mouvement qui s’est construit sur la critique de l’oppression coloniale britannique a souvent reproduit, à son tour, des logiques coloniales envers les peuples autochtones.
Les angles morts du Livre bleu reflètent ceux d’une époque où la question autochtone restait largement impensée dans le discours politique québécois. On parlait de souveraineté, de langue, de culture, d’économie, mais rarement des territoires non cédés, des traités jamais signés ou des droits ancestraux contestés. Cette absence n’était pas fortuite : reconnaître pleinement la présence et les droits des nations autochtones aurait exigé de repenser profondément les contours mêmes du projet national. Qui sommes-nous vraiment? Quel territoire revendiquons-nous? Sur quelle légitimité historique nous appuyons-nous? Ces questions, esquivées alors, reviennent aujourd’hui avec force, portées par les luttes autochtones contemporaines et par une conscience décoloniale grandissante.
Le langage politique est toujours révélateur de ce qui compte vraiment. Quand on dit « nous », qui inclut-on? Quand on parle du « peuple québécois », pense-t-on aux Innus, aux Atikamekw, aux Cris, aux Inuits? Ou ne pense-t-on qu’à la majorité francophone, héritière de la colonisation française? Ces questions ne sont pas que sémantiques : elles déterminent qui a voix au chapitre, qui participe aux décisions collectives, qui est considéré comme sujet politique légitime. Le Livre bleu, en omettant les Premières Nations, a dessiné un « nous » incomplet, un projet national borgne. Aujourd’hui, cette exclusion ne peut plus tenir : toute réflexion sérieuse sur l’avenir du Québec doit intégrer la pluralité des nations qui l’habitent.
Une souveraineté vraiment émancipatrice ne peut se construire sur l’effacement des autres. Si le Québec aspire à une indépendance politique, il doit d’abord assumer sa responsabilité décoloniale : reconnaître les droits historiques des peuples autochtones, négocier de nation à nation, partager réellement le pouvoir. Ce n’est pas une question de charité ou de bonne conscience, c’est une exigence démocratique fondamentale. Le chapitre manquant du Livre bleu doit aujourd’hui être écrit, non pas dans l’oubli ou la nostalgie, mais dans la lucidité et le courage. Une nation qui se veut libre ne peut l’être pleinement qu’en reconnaissant la liberté des nations qui l’entourent. C’est là le véritable test de maturité politique.





