Ce week-end, encore une fois, la Métropolitaine ferme ses voies. Encore une fois, des milliers d’automobilistes vont se lever à l’aube pour contourner le chaos, pendant que les travailleurs essentiels — livreurs, infirmières, préposés — vont perdre des heures précieuses dans des détours absurdes. Tout ça parce qu’on doit refaire l’asphalte qu’on vient de poser. Oui, vous avez bien lu : refaire ce qui a été fait il y a quelques mois à peine. Ce n’est pas un accident, c’est un système qui préfère colmater que bâtir, qui sacrifie la qualité pour cocher des cases budgétaires, qui transforme nos routes en chantiers permanents. Et pendant ce temps, on nous demande de prendre notre mal en patience, comme si l’improvisation était devenue une valeur nationale.
Pour les livreurs qui roulent 12 heures par jour, pour les petites entreprises de Montréal-Nord qui dépendent de chaque client, pour les familles monoparentales qui doivent jongler entre la garderie, le boulot et l’épicerie, ces fermetures ne sont pas des inconvénients : ce sont des crises. Chaque détour, c’est du temps volé, du salaire perdu, du stress accumulé. Les cols bleus qui réparent nos routes méritent mieux que de travailler sur des chantiers bâclés dès le départ. Les citoyens méritent mieux que ce théâtre d’incompétence où chaque été ramène les mêmes cônes orange, les mêmes excuses, les mêmes promesses creuses. Le coût humain de cette gestion à courte vue est immense, mais il ne figure jamais dans les tableaux Excel des gestionnaires.
Ce fiasco d’asphalte raconte une histoire plus large : celle d’un pays qui a oublié comment entretenir ce qu’il construit. Les infrastructures publiques ne sont pas sexy, elles ne rapportent pas de votes spectaculaires, alors on les néglige jusqu’à ce qu’elles s’effondrent. On coupe dans la maintenance, on repousse les investissements, on choisit la solution temporaire plutôt que la réparation en profondeur. Et quand tout pète, on se retrouve avec des ponts qui s’écroulent, des écoles qui moisissent, des routes qui craquent. Le problème n’est pas technique, il est politique : on préfère inaugurer de nouveaux projets que maintenir l’existant, parce que les rubans rouges font de meilleures photos que les travaux de resurfaçage.
La normalisation du bricolage institutionnel est peut-être le pire legs de cette ère néolibérale. On nous a fait croire que les services publics devaient être gérés comme des entreprises privées, qu’il fallait faire plus avec moins, que l’efficacité passait par la sous-traitance au plus bas soumissionnaire. Résultat ? Des contrats bâclés, des matériaux de mauvaise qualité, des suivis inexistants. Les travaux sont faits vite, mal, et on recommence l’année suivante. C’est une spirale infernale où chaque raccourci budgétaire nous coûte finalement plus cher, en argent comme en confiance collective. Pendant ce temps, les consultants en «optimisation» empochent leurs primes et les citoyens paient la facture, encore et encore.
Il faut renverser la logique : la maintenance n’est pas une dépense honteuse, c’est un investissement dans notre avenir commun. Entretenir nos routes, nos ponts, nos écoles, c’est garantir la sécurité, la mobilité, la dignité de toutes et tous. C’est créer des emplois durables, former des travailleurs qualifiés, bâtir une économie locale résiliente. Mais ça demande du courage politique : refuser les solutions à la petite semaine, exiger la qualité plutôt que le rabais, financer adéquatement nos infrastructures publiques. La Métropolitaine qui ferme encore ce week-end, ce n’est pas une fatalité climatique ou technique. C’est le symptôme d’un choix collectif qu’on peut — qu’on doit — renverser. Sinon, on continuera à slalomer entre les cônes orange jusqu’à ce que tout s’effondre pour de bon.





