On nous dit que 153 000 rendez-vous médicaux manqués au Québec, c’est la faute des patients irresponsables. Qu’ils n’avaient qu’à se pointer. Mais personne ne parle de la mère monoparentale qui n’a pas de garderie, du travailleur précaire qui ne peut pas demander congé sans perdre sa paye, de l’aînée qui attend un autobus qui ne vient plus. Ces no-shows ne sont pas des actes de négligence : ce sont les symptômes d’un système de santé conçu pour ceux qui ont déjà les moyens de s’y conformer. Opaque, rigide, sans rappels automatisés efficaces, sans flexibilité pour les horaires atypiques, notre réseau ne manque pas seulement de lits ou de médecins. Il manque d’humanité structurelle.
Pendant ce temps, la Société de transport de Montréal annonce des compressions de service. Moins debus, moins de fréquence, plus d’attente dans le froid. C’est une régression sociale et climatique déguisée en rigueur budgétaire. Ceux qui paient le prix, ce ne sont pas les cadres en télétravail ni les banlieusards en VUS : ce sont les travailleuses essentielles, les étudiants, les personnes âgées, les familles à faible revenu. Quand le transport collectif recule, c’est l’accès à l’emploi, à l’éducation, aux soins qui s’effondre. Et on ose encore parler de transition écologique alors qu’on sabote la seule infrastructure qui rend possible une mobilité durable et collective.
À Roberval, un CPE découvre qu’il a de l’amiante au-dessus de la tête des enfants. Pas une trace, pas un soupçon : de l’amiante. Et la réponse des autorités ? Minimiser, temporiser, rassurer mollement. Comme si la santé des tout-petits et des éducatrices pouvait attendre une étude de plus, un rapport de plus, une réunion de plus. Ce dossier n’est pas un accident : c’est le reflet d’une gouvernance qui place la gestion de l’image avant la protection réelle, qui laisse pourrir les infrastructures publiques jusqu’à ce qu’elles deviennent toxiques. Les CPE, comme les écoles, comme les hôpitaux, méritent mieux que des bâtiments délabrés et des décisions politiques à rabais.
Sur le front du logement, la crise atteint un sommet d’absurdité cruelle. Les locataires subissent des hausses de loyer arbitraires, des évictions déguisées, des manœuvres d’intimidation pendant que le Tribunal administratif du logement croule sous les dossiers et que les délais s’étirent sur des mois. La spéculation immobilière transforme le droit au logement en loterie, et l’État regarde ailleurs. Les propriétaires-spéculateurs achètent des immeubles entiers pour les vider, les rénover et les revendre au prix fort. Pendant ce temps, des familles dorment dans leur voiture, des étudiants abandonnent leurs études faute de toit abordable, des aînés vivent dans l’angoisse d’une reprise de logement frauduleuse. Ce n’est pas une pénurie : c’est un rapport de force où l’argent dicte qui mérite un toit.
Le fil rouge de tout ça ? Un État affaibli volontairement, vidé de ses ressources, incapable de protéger ses citoyens les plus vulnérables. On privatise, on coupe, on sous-finance, puis on blâme les individus pour les conséquences systémiques. Les services publics ne sont pas des machines à trier les perdants : ce sont des infrastructures de dignité. Santé, transport, logement, éducation, ce sont les piliers d’une société décente. Exigeons leur refinancement massif, leur réinvention démocratique, leur ancrage dans la justice sociale. Parce que tant qu’on laissera les plus pauvres payer le prix de l’austérité, on ne construira rien de durable. Ni en santé, ni en climat, ni en humanité.





