Treize mille cris dans le vide. C’est le nombre record de signalements liés à l’itinérance reçus par la Ville de Montréal cette année, un chiffre qui devrait nous glacer le sang mais qui ne semble provoquer qu’un haussement d’épaules collectif. Derrière chaque appel se cache une réalité brutale : une personne qui dort sur un banc de métro, un campement qui s’installe sous un viaduc, une overdose en pleine rue. Pendant que nos élus multiplient les comités et les consultations, la rue devient le dernier filet social pour des milliers de Montréalais·es que le système a carrément abandonnés. Cette explosion des signalements n’est pas un accident statistique, c’est le symptôme d’une société qui a choisi de transformer le logement en marchandise plutôt qu’en droit fondamental.
Les organismes communautaires sonnent l’alarme depuis des mois : la crise dépasse maintenant largement la question des campements visibles. Les refuges débordent, les urgences psychiatriques sont saturées, et les infrastructures urbaines – des toilettes publiques aux bancs de parc – sont détournées de leur fonction première pour devenir des lieux de survie. « On voit des gens qu’on n’avait jamais vus avant : des travailleuses à temps plein qui dorment dans leur auto, des aînés expulsés après des rénovictions, des jeunes trans chassés de chez eux », témoigne une intervenante du centre-ville. La cohabitation urbaine craque de toutes parts, non pas à cause des personnes en situation d’itinérance, mais parce qu’on leur refuse systématiquement l’accès aux services essentiels et à la dignité.
Au cœur de cette catastrophe annoncée : un marché locatif devenu chasse gardée des spéculateurs. Quand le loyer moyen d’un deux-pièces explose à plus de 1 500 $ dans certains quartiers et que le taux d’inoccupation frôle le zéro virgule, l’équation est simple et meurtrière. Les classes populaires sont littéralement expulsées de leur propre ville par une machine à profits qui transforme chaque logement en actif financier. Les investisseurs étrangers, les plateformes de location à court terme et les promoteurs voraces se partagent le gâteau pendant que des familles entières basculent dans la précarité. Ce n’est pas une pénurie de logements, c’est une pénurie organisée de logements accessibles.
Sur le terrain, les travailleurs de rue racontent une réalité que les statistiques peinent à capturer. « Les gens ne veulent pas être dans la rue, ils veulent un toit, de la stabilité, être traités comme des êtres humains », explique un intervenant qui arpente les ruelles depuis quinze ans. Mais au lieu d’investir massivement dans le logement social et les services de santé mentale, nos gouvernements préfèrent criminaliser la pauvreté : démantèlement de campements sans solution de rechange, contraventions aux personnes itinérantes, budgets policiers qui gonflent pendant que les organismes communautaires quémandent des miettes. Chaque fois qu’on déplace un campement sans offrir d’alternative digne, on ne fait que déplacer le problème – et aggraver la souffrance.
Cette crise est le miroir de nos priorités collectives pourries. Pendant que Québec et Ottawa trouvent des milliards pour des autoroutes et des subventions aux pétrolières, les plus vulnérables absorbent les conséquences d’un sous-investissement social chronique. Les treize mille signalements ne sont pas un appel à plus de répression, mais un cri pour une révolution de nos politiques : gel des loyers, construction massive de logements sociaux, services de santé mentale accessibles, et surtout, reconnaissance que l’itinérance n’est pas un choix individuel mais le résultat prévisible d’un système économique brutal. Montréal crève sous nos yeux, et chaque nuit passée dehors est une accusation contre notre inaction collective.





