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Crise des opioïdes : quand la prohibition tue plus

Un être humain est mort en Chaudière-Appalaches après avoir consommé ce qu’iel croyait être un comprimé anodin acheté en ligne. La substance contenait du fentanyl, cet opioïde synthétique qui tue sans prévenir, sans goût, sans couleur. La Direction de la santé publique lance des alertes, les médias répètent « danger », « évitez », « signalez ». Mais personne ne dit la vérité crue : c’est la prohibition elle-même qui transforme chaque pilule en roulette russe. Tant qu’on criminalisera la consommation au lieu de la réguler, chaque dose sera un pari mortel. Et ce n’est pas une fatalité : c’est un choix politique.

Les comprimés contrefaits qui circulent aujourd’hui ne contiennent plus seulement du fentanyl. On y trouve désormais des analogues encore plus puissants — carfentanil, nitazènes — qui échappent même aux tests de dépistage rapide. Ces substances sont fabriquées dans des labos clandestins où aucun contrôle de qualité n’existe, diluées au hasard, pressées dans des moules artisanaux. Résultat : une pilule peut contenir 50 microgrammes, la suivante 5000. C’est cette anarchie chimique, produit direct de la guerre à la drogue, qui tue. Pas la curiosité des jeunes. Pas la « mauvaise décision ». Mais bien l’absence totale de régulation d’un marché qu’on refuse d’encadrer parce qu’on préfère moraliser.

Sur le terrain, les intervenants en réduction des méfaits savent tout ça depuis des années. Ils distribuent des trousses de naloxone, offrent des tests de dépistage, créent des espaces où consommer sans mourir seul·e dans une ruelle. Mais leurs budgets sont ridicules, leurs actions stigmatisées, leurs demandes ignorées. « On nous demande de ramasser les morts pendant que le système continue de criminaliser les vivants », me confiait récemment une travailleuse de rue. Pendant ce temps, aucun gouvernement n’ose parler d’approvisionnement sécuritaire — ces programmes qui fournissent des substances contrôlées, propres, dosées, pour couper l’herbe sous le pied du marché noir. Pourtant, partout où ils existent, les surdoses chutent. Mais ici, on préfère compter les corps.

Ce décès en Chaudière-Appalaches n’est pas un accident isolé. C’est le symptôme d’un système qui choisit la punition plutôt que le soin, la répression plutôt que la compassion. Derrière chaque alerte de santé publique, il y a une personne qui cherchait peut-être à gérer sa douleur, son anxiété, son insomnie. Une personne qui n’avait pas accès à des soins de santé mentale décents, qui ne pouvait pas se payer une consultation privée, qui a cliqué sur un site web parce que c’était plus simple que d’attendre six mois pour voir un médecin. La vraie question n’est pas « pourquoi ont-ils acheté ça en ligne? », mais « pourquoi notre système les a-t-il abandonnés au point qu’internet semblait une meilleure option? ».

Il est temps d’arrêter de traiter la crise des opioïdes comme un problème moral et de la reconnaître pour ce qu’elle est : une crise de santé publique alimentée par des décennies de politiques punitives. Décriminaliser, traiter, accompagner, fournir un approvisionnement sûr, financer massivement la réduction des méfaits et la santé mentale — voilà ce qui sauve des vies. Tout le reste, c’est du spectacle. Et pendant qu’on discute, pendant qu’on moralise, pendant qu’on refuse d’agir avec courage, des gens meurent. Combien de décès de plus faudra-t-il avant qu’on comprenne que la guerre contre la drogue est en réalité une guerre contre les plus vulnérables? La prohibition ne protège personne. Elle tue.

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