Michèle Audette a frappé juste. En pleine campagne électorale, la commissaire et leader autochtone a lancé un appel vibrant aux chefs de parti : « Il est temps qu’on change l’histoire. » Pas qu’on la révise, pas qu’on l’enjolive — qu’on la change. Parce que tant que les Premières Nations resteront des figurantes dans les discours électoraux, simples ornements de bonne conscience glissés entre deux promesses sur le logement et la santé, notre démocratie restera une fiction partielle. La réconciliation ne peut pas être un module de formation, une ligne budgétaire ou un tweet opportun le 30 septembre. Elle doit devenir une condition structurelle de tout projet politique crédible. Sinon, on perpétue l’imposture : celle d’un État qui parle d’égalité tout en excluant systématiquement ceux qu’il a colonisés.
Les chiffres sont là, implacables, et pourtant invisibles dans les débats télévisés. Des dizaines de communautés sans eau potable. Des enfants arrachés à leur famille à des taux qui dépassent ceux des pensionnats. Des logements insalubres, surpeuplés, dangereux. Des services de santé absents ou racistes. Des territoires saccagés par des projets extractifs approuvés sans consentement réel. Voilà la réalité matérielle de la « réconciliation » promise depuis des années. Les excuses officielles se sont multipliées, les commissions aussi, mais les robinets continuent de cracher du poison et les enfants continuent de mourir dans des incendies évitables. Pendant ce temps, les chefs de parti sourient, promettent « d’avancer ensemble » et passent au prochain enjeu sans jamais nommer les mécanismes qui maintiennent cette violence d’État.
Ce qui rend cette hypocrisie encore plus insupportable, c’est qu’elle repose sur un déni démocratique fondamental. Comment peut-on prétendre gouverner un territoire quand les peuples qui l’habitent depuis des millénaires sont exclus des décisions qui concernent leur eau, leurs terres, leurs enfants, leur avenir? La démocratie libérale se gargarise de consultations et de droits individuels, mais elle refuse obstinément de reconnaître les juridictions autochtones, de partager le pouvoir réel, de céder du contrôle. Le résultat, c’est une démocratie amputée, fondée sur l’effacement. Et cet effacement n’est pas qu’historique : il se rejoue chaque jour dans les salles de conseil municipal, les bureaux ministériels, les tribunaux qui valident des pipelines sans écouter les gardiens du territoire.
L’appel d’Audette résonne aussi parce qu’il expose l’interconnexion des crises que nous vivons. La crise du logement? Elle frappe d’abord les communautés autochtones, urbaines et rurales. La crise climatique? Elle détruit les territoires que les Premières Nations protègent depuis toujours, souvent seules contre les bulldozers. La crise des services publics? Elle laisse des populations entières sans hôpitaux, sans écoles décentes, sans soutien en santé mentale. Ignorer les réalités autochtones, ce n’est pas seulement une question de « réconciliation » — c’est refuser de comprendre comment fonctionne l’injustice systémique au Canada. C’est accepter qu’un système économique fondé sur l’extraction et l’accaparement continue de broyer les plus vulnérables, autochtones ou non, pour enrichir une poignée de corporations et de propriétaires.
Un vrai projet social-démocrate — ou mieux, éco-socialiste — doit partir de là : du transfert de pouvoir, pas de la charité. Cela signifie financer massivement les infrastructures dans les communautés, mais surtout reconnaître les gouvernements autochtones comme partenaires égaux, respecter le consentement libre, préalable et éclairé, restituer les terres volées, démanteler les structures coloniales dans la protection de l’enfance, la justice, la santé. Cela signifie aussi écouter les connaissances autochtones sur l’écologie, la gestion collective, la relation au territoire — des savoirs que le capitalisme extractif a tout intérêt à étouffer. Changer l’histoire, comme le demande Audette, c’est refuser que la réconciliation soit un supplément d’âme électoral. C’est en faire le socle d’une transformation radicale, sans laquelle aucun progrès réel n’est possible. Les chefs de parti ont le choix : soit ils écoutent, soit ils perpétuent la violence. Il n’y a pas de juste milieu.





