Le 15 octobre, des milliers de ménages québécois recevront leur versement de l’Allocation canadienne pour l’épicerie. Un chèque ponctuel, un pansement sur une plaie qui saigne depuis des années. Cette aide, présentée comme un geste de solidarité, n’est en réalité que l’aveu silencieux d’un système économique qui ne fonctionne plus pour les travailleuses et travailleurs. Quand un État doit envoyer de l’argent pour que ses citoyens puissent manger, ce n’est pas de la générosité : c’est un bulletin de faillite collective. Et pendant ce temps, les géants de l’alimentation engrangent des profits records pendant que nos voisins comptent leurs sous devant les tablettes d’épicerie.
L’inflation alimentaire a explosé ces dernières années, transformant le simple acte de nourrir sa famille en calcul angoissant. Les prix ont grimpé de plus de 20 % depuis 2020, bien au-delà de la hausse des salaires qui, eux, stagnent dans la majorité des secteurs. Les personnes seules, les aînés à revenu fixe, les familles monoparentales : tous et toutes se retrouvent face à un choix impossible entre payer le loyer ou remplir le frigo. Marie, mère de deux enfants à Hochelaga, témoigne : « Je reçois l’allocation, mais ça couvre à peine deux semaines d’épicerie. Après, je retourne aux banques alimentaires. » Ce n’est pas un témoignage isolé, c’est une réalité de masse que personne n’ose nommer : la pauvreté structurelle.
Mais ce chèque ponctuel sert surtout à normaliser l’inacceptable. Plutôt que d’augmenter le salaire minimum à un niveau viable, plutôt que de contrôler les prix des denrées essentielles ou de taxer les profits obscènes des épiciers, l’État choisit la charité administrée. Cette politique de cautère sur jambe de bois permet aux gouvernements de se donner bonne conscience tout en laissant intactes les causes profondes de la précarité. Les loyers explosent, les salaires plafonnent, les emplois sont précaires, et on nous offre 200 $ pour faire semblant que tout va bien. C’est une insulte déguisée en aide sociale, une manière de nous faire croire que la solution est individuelle alors que le problème est systémique.
Car la précarité alimentaire n’existe pas en vase clos. Elle est intimement liée à la crise du logement, où la spéculation immobilière a transformé nos quartiers en terrains de jeu pour investisseurs. Elle découle d’un marché du travail où l’ubérisation et les contrats précaires sont la norme pour une génération entière. Elle est le fruit d’un filet social troué, incapable de protéger celles et ceux qui tombent. Quand 40 % de ton revenu part en loyer et qu’il t’en reste à peine assez pour survivre, ce n’est pas un problème de gestion personnelle : c’est une violence économique organisée. Et pendant ce temps, les banques et les multinationales continuent d’accumuler, protégées par un système qui valorise le capital plutôt que les personnes.
Il est temps d’arrêter de célébrer les miettes. La vraie solidarité ne passe pas par des versements ponctuels qui permettent aux gouvernements de se racheter une conscience à rabais. Elle passe par une redistribution ambitieuse de la richesse : un salaire minimum à 20 $ de l’heure, un contrôle strict des loyers, une taxation agressive des profits excessifs, un revenu de base universel qui libère du chantage à l’emploi précaire. La justice matérielle n’est pas une utopie, c’est une nécessité politique urgente. Les files d’attente devant les banques alimentaires, les paniers vides, les factures impayées : tout cela n’est pas une fatalité, c’est un choix politique. Et il est encore temps de choisir autrement, avant que la dignité ne devienne un luxe réservé aux riches.





