De 3 milliards à 7,6 milliards de dollars. Lisez ces chiffres à voix haute, lentement. C’est l’écart vertigineux qui transforme le tramway de Québec en symbole brûlant d’une gouvernance publique sabotée par l’opacité, les contrats privés opaques et l’amnésie comptable systémique. Ce dérapage n’est pas un accident technique, c’est le produit prévisible d’un système où les firmes d’ingénierie dictent les règles du jeu pendant que les contribuables signent les chèques en blanc. Quand un projet double de coût avant même que les rails ne soient posés, on n’assiste pas à une surprise budgétaire : on regarde en direct la faillite d’un modèle de gestion qui protège les profits privés et socialise les risques.
Pourtant, derrière ces milliards qui donnent le vertige, il y a une réalité concrète que personne ne veut nommer : le tramway représente pour des dizaines de milliers de travailleurs·euses, d’étudiant·es, de personnes âgées et de familles à faible revenu un accès vital à la mobilité urbaine. Dans une ville étalée comme Québec, où posséder une voiture coûte en moyenne 10 000 $ par année, le transport collectif structurant n’est pas un luxe : c’est une question d’égalité réelle. Ceux et celles qui prennent deux autobus pour se rendre au travail à 6h du matin, qui doivent choisir entre l’épicerie et le plein d’essence, savent que ce tramway, malgré ses défauts de gestion, peut changer leur vie quotidienne. Mais cette promesse d’émancipation collective est étouffée sous le poids d’une facture explosive qu’on nous présente comme inévitable.
L’opacité est le terreau fertile des dépassements de coûts. Les contrats conclus en catimini avec des consortiums privés, les échéanciers calés sur les calendriers électoraux plutôt que sur les besoins réels, les évaluations indépendantes enterrées ou ignorées : tout ce système fabrique mécaniquement l’inflation budgétaire. Quand les firmes savent qu’elles peuvent renégocier à la hausse sans risque de perdre le contrat, quand les élus préfèrent annoncer des débuts de chantier plutôt que des bilans honnêtes, la dérive devient structurelle. Ce n’est pas de la mauvaise gestion, c’est de la gestion au service d’intérêts qui ne sont pas les nôtres.
Face à ce naufrage programmé, la réponse ne peut pas être l’austérité déguisée ou l’abandon du projet au nom du réalisme budgétaire. Elle doit être frontale, sociale-démocrate et radicale : transparence totale sur chaque dollar dépensé, ouverture immédiate des contrats à l’examen public, création de mécanismes de contrôle citoyen indépendants du pouvoir politique et des lobbys, reprise en main publique de la planification et des appels d’offres. Il faut casser la logique du « quoi qu’il en coûte » qui protège les firmes privées et fragilise la confiance collective. Le tramway doit être construit, mais pas à n’importe quel prix ni dans n’importe quelles conditions : il doit l’être sous contrôle démocratique, avec des comptes rendus réguliers, des pénalités réelles en cas de dépassement et une évaluation continue par celles et ceux qui l’utiliseront.
Ramenons ce débat à sa dimension politique première : qui paie, qui décide, qui profite. Les contribuables paient, les firmes décident, les actionnaires profitent. Cette équation doit être renversée. Le tramway de Québec n’est pas qu’une question d’infrastructure : c’est un champ de bataille où se joue notre capacité collective à reprendre le contrôle sur les projets publics, à défendre une vision de la ville accessible et égalitaire contre la logique marchande qui transforme chaque service en profit privé. Si on laisse ce chaos budgétaire devenir la norme, on renonce à construire quoi que ce soit qui serve vraiment le bien commun. Et ça, c’est inacceptable.





