Le chiffre vous frappe comme une facture d’Hydro en plein janvier : 86 % des Québécoises et Québécois vivent avec l’angoisse financière au ventre. Pas un malaise passager, pas un coup de blues budgétaire. Non. Une détresse structurelle, quotidienne, qui transforme chaque dépense en calcul de survie. Pendant que Centraide affiche sa surprise polie, des milliers de personnes font semblant de dormir en comptant mentalement ce qui reste jusqu’à la paye. Cette anxiété n’est pas tombée du ciel : elle est le fruit toxique d’un système qui a choisi de transférer tous les risques sur nos épaules pendant que les profits, eux, montent vers le sommet.
Regardons les faits sans détour : les salaires stagnent depuis quinze ans pendant que l’épicerie double, que les loyers explosent et que les assurances privées grugent ce qui reste. Le travail précaire s’est normalisé, le temps partiel imposé devient la règle, et les employeurs ont appris à jongler avec les contrats pour éviter de donner des avantages. Les politiques d’austérité ont saigné les services publics, forçant les familles à payer de leur poche ce que l’État assurait jadis. Résultat : on travaille plus, on gagne moins en pouvoir d’achat réel, et on dort mal. Ce n’est pas de la gestion personnelle défaillante, c’est de l’extraction organisée.
Pendant ce temps, l’écart se creuse comme un gouffre obscène. Les PDG des sociétés d’État empochent des bonus à six chiffres, les actionnaires font la passe avec nos besoins essentiels privatisés, et les dirigeants politiques nous expliquent doctement qu’il faut « être raisonnable ». Raisonnable pour qui, exactement? Pour ceux qui voient leur compte en banque fondre devant une rage de dents ou une panne de char? L’indécence n’est pas dans nos demandes : elle est dans ce système à deux vitesses où l’insécurité des uns finance la tranquillité dorée des autres. Cette violence symbolique nourrit une colère sourde qui monte, inévitablement.
Cette angoisse financière permanente détruit plus que nos budgets : elle ravage notre capacité collective à imaginer autre chose. Fatigue politique, cynisme, sentiment d’abandon — tout cela découle directement de l’insécurité matérielle. Quand on ne sait pas comment on paiera le prochain mois, difficile de se mobiliser pour le climat ou la justice sociale. Le néolibéralisme le sait très bien : un peuple épuisé par la survie économique ne fait pas de révolutions. Il encaisse. Il vote par dépit. Il se replie. Et c’est exactement ce qu’on veut de nous : des corps dociles, anxieux, trop fatigués pour exiger mieux.
Alors oui, il faut nommer les revendications concrètes qui briseront cette spirale. Salaire minimum à 20 $ immédiatement, protections réelles contre les licenciements abusifs, gel des loyers et retour massif au logement social, services publics gratuits qui soulagent vraiment les budgets — garderies, transports, soins dentaires. Ces mesures ne sont pas des utopies : ce sont des outils de libération collective. L’angoisse de 86 % d’entre nous n’est pas une fatalité météorologique. C’est un choix politique, et il peut être défait par d’autres choix. La vraie question n’est plus de savoir si on peut se le permettre, mais combien de temps encore on acceptera de ne pas pouvoir vivre.





