Ils sont venus à Ottawa comme on se présente à un rendez-vous qu’on ne craint pas vraiment. Les représentants de Meta, empire des illusions et des arnaques publicitaires légalisées, ont comparu devant un comité parlementaire pour répondre de leur plateforme devenue égout à fraude. L’indignation était au rendez-vous, les questions fusaient, les députés haussaient le ton. Mais derrière ce rituel démocratique soigneusement orchestré, une vérité crue persiste : les géants numériques ne tremblent pas devant nos institutions. Ils les traversent comme des fantômes traversent les murs, intacts, intouchables, enrichis par chaque seconde d’attention que nous leur offrons. Ottawa peut tempêter, Meta continuera d’encaisser.
Car le modèle d’affaires est limpide dans sa violence: transformer chaque interaction humaine en donnée monnayable, chaque espoir en clic, chaque désespoir en publicité ciblée. Les arnaques qui pullulent sur Facebook et Instagram ne sont pas des bugs du système — elles en sont la logique même. Quand votre revenu dépend du volume d’engagement, peu importe la qualité ou la légalité du contenu qui génère cet engagement. Meta se drape dans le costume commode de la « plateforme neutre », cette fiction juridique qui lui permet de récolter les profits sans assumer les responsabilités. Pendant ce temps, des milliers de Canadiens se font soutirer leurs économies par des escroqueries que l’algorithme amplifie consciencieusement.
Et qu’oppose Ottawa à cette machinerie d’extraction? Des questions bien formulées, des promesses de régulation future, peut-être une amende symbolique qui représentera pour Meta l’équivalent d’un pourboire. La disproportion est obscène. D’un côté, une entreprise dont la capitalisation boursière dépasse le PIB de la plupart des nations; de l’autre, des institutions démocratiques affaiblies, privées de moyens, souvent incapables de comprendre techniquement ce qu’elles prétendent réguler. L’impunité moderne ne ressemble pas à celle d’autrefois: elle porte costume-cravate, s’exprime en termes juridiques sophistiqués, et sait parfaitement jouer des limites de souveraineté nationale face à des empires transnationaux.
Ce qui se joue dans ces comparutions dépasse largement la question des arnaques publicitaires. C’est la transformation même de notre sphère publique qui est en cause, cette mutation silencieuse où les espaces de délibération collective ont été privatisés, algorithmisés, monétisés. Les médias sociaux ont remplacé la place publique par un parc d’attractions capitaliste où chaque interaction enrichit les mêmes actionnaires. La confiance civique s’érode jour après jour, noyée sous les fausses nouvelles, les théories conspirationnistes et les publicités frauduleuses que personne ne semble pouvoir arrêter. Et nous restons là, spectateurs de notre propre dépossession démocratique.
Alors que faire face à ce Léviathan numérique? Peut-être commencer par nommer l’évidence: la régulation volontaire ne fonctionne pas, les amendes symboliques ne changent rien, et la « responsabilité corporative » est un conte pour enfants naïfs. Il faudrait une intervention radicale — démantèlement, nationalisation des infrastructures numériques essentielles, taxation massive, interdiction pure et simple des modèles économiques fondés sur la surveillance. Utopique? Sans doute. Mais l’alternative, c’est de continuer ce théâtre pathétique où nos élus jouent à l’indignation pendant que Meta compte ses milliards. L’impunité des plateformes n’est pas une fatalité technique: c’est un choix politique que nous renouvelons chaque jour en refusant d’imaginer un internet qui ne serait pas propriété privée d’une poignée d’oligarques californiens.





