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PEQ rouvert : quand l’État joue avec des vies humaines

Imaginez bâtir une vie pendant des années — travailler dans nos hôpitaux, étudier dans nos cégeps, payer vos impôts, tisser des amitiés, louer un appartement — et du jour au lendemain, découvrir que la porte vers la permanence vient de se refermer. C’était ça, la fermeture du Programme de l’expérience québécoise : un coup de massue administratif pour des milliers de travailleuses, d’étudiants internationaux et de familles déjà enracinées ici. Pas des abstractions dans un fichier Excel de Québec, mais des êtres humains qui ont dit oui au Québec — et à qui on a répondu « finalement, peut-être pas ». La réouverture annoncée pour deux ans devrait être un soulagement. Mais allez expliquer à quelqu’un qui a vécu dans l’angoisse pendant des mois qu’il peut maintenant respirer… par phases, graduellement, sans garantie.

Parlons franchement : ces gens-là, ils ne sont pas des touristes. Ce sont les préposées qui ont tenu nos CHSLD à bout de bras pendant la pandémie, les ingénieurs qui font avancer nos chantiers, les finissantes en comptabilité qui remplissent nos cabinets en pénurie. Ils ont appris le français, navigué la bureaucratie kafkaïenne de l’immigration, payé des loyers scandaleux à Montréal et survécu aux hivers. Ils contribuent, concrètement, chaque jour, à l’économie et au tissu social québécois. Et pourtant, on les traite comme des variables d’ajustement dans un calcul politique cynique. Fermer le PEQ sans crier gare, c’était leur dire : « Votre travail, on en veut. Votre présence permanente, moins sûr. » Une instrumentalisation crasse de vies réelles pour flatter une base électorale qui voit l’immigration comme un robinet qu’on ouvre et ferme au gré des sondages.

La réouverture « par phases », c’est mieux que rien, certes. Mais c’est aussi un aveu d’improvisation et de gestion à la petite semaine. On annonce deux ans, puis quoi? Une autre fermeture surprise en 2028 si les vents politiques tournent? Cette précarité institutionnalisée mine toute possibilité de planification : comment acheter une maison, fonder une famille, s’engager dans une communauté quand ton statut reste suspendu à un fil administratif? Les personnes touchées vivent dans un entre-deux épuisant, où chaque annonce gouvernementale vient avec un astérisque et une date d’expiration. Ce n’est pas de la politique migratoire responsable, c’est de la cruauté bureaucratique déguisée en prudence gestionnaire.

Et il faut le dire haut et fort : il y a une dimension profondément morale à tout ça. Si tu vis ici, si tu travailles ici, si tu paies tes impôts ici et que tu t’intègres à la société québécoise, tu mérites un chemin clair, stable et respectueux vers la résidence permanente. Ce n’est pas une faveur, c’est une question de cohérence et de dignité. On ne peut pas recruter activement des travailleurs étrangers pour combler nos pénuries, les applaudir pendant les crises, puis les laisser dans le brouillard administratif quand vient le temps de reconnaître leur contribution à long terme. Ce deux poids, deux mesures révèle le vrai visage d’un système qui veut la main-d’œuvre sans l’engagement, l’apport économique sans la solidarité humaine.

La réouverture du PEQ, même partielle, même timide, c’est une victoire arrachée par la mobilisation, les témoignages poignants et la pression citoyenne. Mais ne nous y trompons pas : tant que l’immigration restera un ballon politique qu’on se renvoie entre nationalisme frileux et pragmatisme économique, les personnes concernées continueront de payer le prix. Ce qu’il faut maintenant, c’est une politique migratoire digne de ce nom, fondée sur des principes clairs, non sur des calculs électoralistes. En attendant, saluons le soulagement prudent de celles et ceux qui peuvent enfin souffler — tout en exigeant qu’on arrête de jouer à l’élastique avec des vies humaines. Parce qu’une société qui instrumentalise ses résidents temporaires finit toujours par se perdre elle-même.

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