Dans le parc Raimbault, à quelques dizaines de mètres des balançoires et des rires d’enfants de deux centres de la petite enfance, une dizaine de tentes bleues et grises se dressent depuis quelques semaines. Ce n’est pas un campement de vacances, mais le nouveau visage de la crise du logement qui frappe Montréal. Cartierville, quartier familial de l’arrondissement d’Ahuntsic-Cartierville, voit désormais ce que le centre-ville connaît depuis des années : des hommes et des femmes qui n’ont plus d’autre choix que de dormir dehors, à quelques pas des familles qui déposent leurs enfants le matin.
Josée, bénévole auprès d’un organisme communautaire local, vient trois fois par semaine apporter des repas chauds et des vêtements. Elle connaît maintenant plusieurs résidents du campement par leur prénom. « Ils ne sont pas dangereux, ils sont épuisés », dit-elle en montrant Martin, 52 ans, qui a perdu son logement après une hospitalisation prolongée. « Il travaillait dans la construction, il payait ses factures. Puis tout s’est effondré en quelques mois. » Martin parle peu, mais il accepte de raconter qu’il cherche un appartement depuis février. « Avec mon dossier de crédit et sans références récentes, personne ne me rappelle », confie-t-il, les yeux rivés au sol.
Pour les parents des CPE voisins, la situation provoque un mélange de compassion et d’inquiétude. Nathalie, mère de deux enfants, avoue qu’elle a d’abord eu peur. « On ne sait pas comment expliquer ça aux petits. Mais en voyant Josée et d’autres bénévoles, j’ai compris qu’il fallait aider, pas avoir peur. » Certaines familles ont même commencé à donner des couvertures et des denrées non périssables. Cette solidarité spontanée montre que l’humanité ne disparaît pas, même quand les politiques publiques semblent absentes.
Le campement de Cartierville n’est pas un cas isolé. Selon les données des organismes de première ligne, le nombre de personnes en situation d’itinérance a augmenté de 35 % dans l’arrondissement depuis deux ans. La pénurie de logements abordables, l’augmentation des loyers et les listes d’attente interminables pour des places en refuge poussent des dizaines de Montréalais à la rue. « Ce qu’on voit ici, c’est l’échec d’un système qui n’a pas su prévenir », explique Amélie Brodeur, travailleuse sociale. « Ces gens n’ont pas choisi la tente. Ils ont été abandonnés. »
Aujourd’hui, l’urgence est claire : offrir un toit avant tout, sans conditions impossibles à remplir. Des initiatives comme le logement social rapide et l’accompagnement psychosocial existent, mais elles restent sous-financées et fragmentées. À Cartierville, les tentes continuent de raconter une histoire que personne ne devrait avoir à vivre. Une histoire où chaque couverture pliée, chaque thermos de café partagé, chaque regard échangé entre un parent et une personne sans abri rappelle que derrière chaque politique, il y a un visage, un nom, une dignité. Et que tant qu’on refusera d’écouter, les tentes resteront là, témoins silencieux de notre indifférence collective.





