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Taxation des surprofits pétroliers : ce que le monde ose déjà

Pendant que le Québec hésite encore, plusieurs pays ont déjà franchi le pas. L’appel d’Oxfam-Québec pour une taxation exceptionnelle des surprofits pétroliers n’est pas une expérience de laboratoire progressiste : c’est une mesure que l’Italie, l’Espagne et le Royaume-Uni ont mise en œuvre dès 2022, en pleine flambée énergétique post-Ukraine. Rome a imposé un prélèvement temporaire de 25% sur les bénéfices extraordinaires des géants fossiles, Londres a opté pour 35%, et Bruxelles a même recommandé une taxe de solidarité à l’échelle européenne. Ce qui relève ici du débat électoral fait ailleurs partie de la boîte à outils fiscale standard en temps de crise. La question n’est donc plus de savoir si c’est faisable, mais pourquoi on tarde tant.

Ce qui rend cette taxation d’autant plus urgente, c’est l’asymétrie brutale entre ceux qui empochent et ceux qui paient le prix fort. Les multinationales pétrolières ont engrangé des profits records — Shell, BP, TotalEnergies ont collectivement dépassé les 100 milliards de dollars de bénéfices nets en 2022 — pendant que les populations du Sud global subissent de plein fouet les conséquences du réchauffement climatique. Au Pakistan, au Bangladesh, en Afrique subsaharienne, les inondations et sécheresses chassent des millions de personnes de chez elles. L’équation est simple et obscène : les profits d’une poignée de compagnies alimentent une crise dont les victimes se trouvent à des milliers de kilomètres, sans avoir bénéficié de l’enrichissement fossile.

Le lobbying pétrolier, lui, ne connaît ni frontière ni pudeur. À Ottawa comme à Washington, à Paris comme à Doha, les stratégies de retardement sont rodées : menaces de délocalisation, évocation de l’emploi, confusion volontaire entre taxation des entreprises et taxation des consommateurs. Pourtant, les études de l’OCDE et du FMI montrent qu’une taxation ciblée sur les surprofits n’entame pas l’investissement structurel, surtout quand ces marges exceptionnelles résultent de chocs géopolitiques, non d’innovation ou de productivité accrue. L’argument de la compétitivité s’effondre dès qu’on réalise que ces mêmes entreprises opèrent partout et maximisent leurs marges où qu’elles soient.

Ce qui se joue ici dépasse la stricte comptabilité fiscale : c’est une bataille symbolique pour redéfinir qui paie pour la transition. Pendant des décennies, on nous a répété que les entreprises créaient la richesse et que l’État devait se contenter de ramasser les miettes. La taxation des surprofits inverse la logique : elle affirme que lorsque des profits extraordinaires découlent de crises collectives — guerre, pandémie, dérèglement climatique — la collectivité a le droit d’en réclamer une part. C’est une forme de justice redistributive élémentaire, qui dit que personne ne devrait s’enrichir indécemment pendant que d’autres perdent tout. L’Espagne l’a compris, l’Italie aussi, et même le très libéral Royaume-Uni.

L’inégalité énergétique ne s’arrête pas aux douanes. Les hydrocarbures qu’on extrait au Canada alimentent des marchés mondiaux, leurs émissions réchauffent une atmosphère commune, et leurs bénéfices se logent dans des paradis fiscaux transnationaux. Oxfam-Québec ne fait donc pas qu’interpeller Québec solidaire ou la CAQ : il rappelle une vérité planétaire. Tant que les profits fossiles resteront intouchables pendant que les impacts climatiques s’aggravent, on continuera à subventionner l’injustice. D’autres pays l’ont compris. Reste à voir si le Québec osera enfin rejoindre ce mouvement — ou s’il préférera contempler le train passer, encore une fois.

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