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Itinérance à Montréal : Cartierville révèle la crise

Un campement s’est installé à Cartierville, dans un secteur résidentiel tranquille, à proximité de deux centres de la petite enfance. Rien de spectaculaire, rien de brutal — juste quelques tentes apparues là où, hier encore, on poussait des landaus et discutait météo. Ce glissement géographique de l’itinérance montréalaise n’est pas un accident : c’est le symptôme d’une crise qui refuse désormais de rester confinée aux ruelles du centre-ville. À Los Angeles, à Paris, à Lisbonne, le même phénomène se reproduit : quand les politiques publiques échouent à loger dignement, la pauvreté se disperse et refait surface là où personne ne l’attendait. Cartierville devient ainsi un miroir involontaire de ce que produit l’abandon systémique.

Dans ces quartiers dits « familiaux », où la crise du logement semblait une abstraction lointaine, la présence de ces campements oblige enfin à regarder en face ce qu’on préférait ignorer. Les parents qui déposent leurs enfants au CPE croisent maintenant des visages marqués par l’exclusion, des corps qui campent faute d’alternative. Ce contraste spatial — l’enfance protégée face à la survie précaire — met en lumière l’ampleur du gouffre social qui traverse nos villes. Ce n’est plus une question de « mauvais quartiers » ou de « zones à risque », c’est l’ensemble du tissu urbain qui devient théâtre d’une injustice devenue visible, palpable, impossible à détourner du regard.

Les centres communautaires, les CPE, les riverains se retrouvent en première ligne d’une crise qu’ils n’ont ni créée ni les moyens de résoudre. Certains proposent des gestes de solidarité — café chaud, couvertures, écoute — tandis que d’autres expriment des inquiétudes légitimes sur la sécurité, l’hygiène, la cohabitation. Ce qui se joue ici dépasse la simple question de la « gestion » d’un campement : c’est le délitement d’un contrat social, où l’État se retire et laisse les communautés locales porter seules le poids d’une faillite collective. À Oakland ou à Barcelone, les mêmes scènes se répètent, avec les mêmes acteurs pris entre empathie et épuisement.

Ces campements révèlent aussi les limites brutales des politiques du logement : logements sociaux insuffisants, loyers en flambée, gentrification galopante, coupes dans les services de santé mentale et de soutien psychosocial. L’itinérance n’est pas un problème « comportemental » — c’est une conséquence directe de choix politiques qui ont favorisé la spéculation immobilière au détriment du droit au logement. Montréal, comme tant d’autres métropoles, paie aujourd’hui le prix de décennies de désinvestissement public. Et Cartierville, quartier autrefois « préservé », devient le terrain d’une révélation : personne n’est à l’abri d’une crise qu’on a collectivement laissé pourrir.

Reste une question politique incontournable : qui supporte le coût réel de ce recul de l’État ? Ce ne sont pas les promoteurs immobiliers, ni les élus qui ont bradé les terrains publics, encore moins les actionnaires des fonds d’investissement. Ce sont les riverains, les bénévoles, les travailleurs sociaux sous-financés, et surtout, les personnes en situation d’itinérance elles-mêmes, contraintes de survivre dans un espace urbain hostile. Tant qu’on refusera de poser la question du droit au logement comme priorité absolue, les campements continueront de se déplacer — de Cartierville à Rosemont, de Rosemont à Anjou. La crise ne disparaît pas : elle se déplace, elle s’étend, elle nous rattrape tous.

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