Les routes craquent, les écoles coulent, les trottoirs coûtent des fortunes. Depuis des années, la construction publique au Québec implose sous le poids d’une spirale d’inflation, de sous-traitance opaque et d’une gouvernance aussi trouée que nos chaussées. Comment justifier que poser un mètre de trottoir coûte parfois le double à quelques kilomètres d’écart ? Ce n’est pas juste du bitume, c’est un miroir de notre désordre : un État qui construit sans vision, et un peuple qui marche sur des ruines.
À chaque appel d’offres annulé, chaque échéancier prolongé, c’est l’intérêt commun qu’on met en attente. Le béton devient prétexte au profit plutôt que promesse de solidarité. L’opacité règne : chiffres flous, rapports retardés, contrats octroyés à répétition à une poignée d’acteurs. Les décideur·euses s’enorgueillissent de bâtir, mais oublient pour qui. On pave, on rénove, on détruit, mais sans plan directeur écologique, ni équité territoriale. La bétonisation devient auto-cannibale quand elle n’est qu’un alibi pour injecter l’argent public dans des trous sans fond.
Regardons la carte de l’injustice : les quartiers riches reçoivent des bibliothèques neuves et des parcs refaits au cordeau, pendant que les arrondissements défavorisés rapiècent des écoles moisies et attendent des centres communautaires promis depuis des décennies. Qui décide que telle entrée d’autoroute mérite plus qu’une cuisine partagée ? Pourquoi les régions rurales doivent-elles se contenter de routes dignes d’un film post-apocalyptique ? On bétonne les flux de voitures, mais pas les ponts humains.
L’urgence écologique, elle, reste l’éternelle oubliée du chantier. Des bâtiments sans normes passives, des stationnements à ciel ouvert plutôt que des fermes urbaines, des matériaux carbonés au lieu de biosourcés. Construire, ce n’est pas seulement ériger ; c’est choisir. Et qui choisit, ici ? Ce pouvoir doit revenir aux communautés, aux militant·es, aux jeunes qui imaginent des quartiers réparateurs et résilients. Assez des promesses en entonnoir où les besoins du peuple sont filtrés par les profits d’un cartel d’entreprises de génie.
Il faut réinvestir, oui. Mais pas à l’aveugle. Il faut une infrastructure démocratique, populaire et verte. Des comités citoyens pour décider des priorités. Des appels d’offres publics et traçables. Une architecture qui régénère la terre, pas qui l’épuise. L’espace public doit redevenir un espace du peuple, pas la vitrine d’un capital qui bétonne à coups de millions pendant que les gens dorment dans les rues. Construire un avenir, ce n’est pas poser du ciment — c’est réparer les fondations d’un système qui s’effondre.





