Camille_Dufresne_2026-06-10_deepfakes_pornos.jpg

Deepfakes pornos : la violence numérique contre nos filles

On ne parle pas assez du viol en ligne. Pas de celui qui laisse des ecchymoses physiques, mais de celui qui arrache ton image, ton visage, ton corps et les colle sur des scènes pornographiques que tu n’as jamais filmées. Des milliers d’adolescentes québécoises se réveillent chaque matin en se demandant si leur visage circule aujourd’hui dans un deepfake sexuel. Dans leurs écoles, sur Discord, sur Telegram, partout où les prédateurs numériques se donnent rendez-vous pour fabriquer de la violence et l’appeler « divertissement ». Ce ne sont pas des glitchs technologiques : ce sont des agressions systémiques, rendues possibles par des plateformes qui monétisent la honte et se cachent derrière l’immunité de la Section 230.

Les témoignages débordent des lignes d’écoute. Une jeune femme de 16 ans découvre son visage sur un site porno après qu’un ex a utilisé une application gratuite. Elle ne dort plus, rate l’école, perd ses ami·es qui l’accusent d’avoir « fait ça pour vrai ». Une autre apprend que ses camarades de classe ont créé un groupe où ils échangent des deepfakes de filles de leur polyvalente, notées selon leur « réalisme ». Le traumatisme n’est pas virtuel : il est ancré dans le corps, dans la peur de sortir, dans l’effondrement de la confiance. Ces jeunes femmes perdent le contrôle de leur propre narration, tandis que des algorithmes amplifient leur humiliation pour générer des clics publicitaires.

Ottawa promet maintenant d’adopter rapidement le projet de loi C-16, qui criminaliserait la création et la distribution non consensuelle de deepfakes intimes. C’est un pas, mais un pas timide dans un incendie de forêt. Parce que légiférer sans forcer les géants technologiques à retirer ces contenus en quelques heures, sans exiger la modération proactive, sans couper les revenus publicitaires qui financent ces sites, c’est mettre un pansement sur une hémorragie. Les GAFAM et leurs petits frères toxiques comme Pornhub ont bâti des empires sur l’impunité : ils hébergent, ils monétisent, ils laissent faire. Leur « neutralité » n’est qu’un alibi pour maximiser les profits pendant que nos filles paient le prix.

Québec solidaire et le Parti québécois réclament des mesures provinciales complémentaires : financement pour les centres d’aide aux victimes, formations obligatoires dans les écoles, cellules policières spécialisées, et surtout, un recours civil rapide pour forcer le retrait des contenus. Parce que les victimes ne peuvent pas attendre deux ans qu’un procès criminel aboutisse pendant que leur image circule librement. Il faut des ressources psychosociales d’urgence, des avocat·es accessibles, des juges formé·es qui comprennent que ce n’est pas de la « vengeance porno » mais de la violence genrée amplifiée par l’intelligence artificielle. Et il faut nommer les responsables : ce ne sont pas juste des « mauvais utilisateurs », c’est un écosystème capitaliste qui a fait du corps des femmes une marchandise infiniment reproductible.

Alors oui, adoptons le projet de loi. Mais exigeons plus : la responsabilité des plateformes, des sanctions financières qui font mal, des ressources réelles pour les survivantes. Parce qu’à chaque minute que nous perdons à débattre de la « liberté d’expression » des algorithmes, une autre jeune femme découvre son visage dans un porno qu’elle n’a jamais tourné. Et si on ne brise pas cette machine maintenant, on aura collectivement échoué à protéger une génération entière contre une forme de violence que nos institutions refusent encore de nommer pour ce qu’elle est : un outil de contrôle patriarcal réinventé pour l’ère numérique.

PARTAGER CET ARTICLE